Le premier coup de tonnerre était venu de là. Vers 2h du matin, le 24 juin, les résultats du référendum à Sunderland avaient surpris tous les analystes: le Brexit recueillait 61% des suffrages, annonçant la victoire quelques heures plus tard de la sortie de l’Union européenne.

Cinq mois plus tard, aucun regret n’est discernable dans cette ville populaire de 280 000 habitants au nord-est de l’Angleterre, bien au contraire. «Il était temps de contrôler l’immigration, témoigne Martin Muers, assis devant une pinte de bière dans le pub Borough. Nous devons mettre des limites.» Pourtant, ses trois fils travaillent dans l’industrie automobile, qui dépend très largement de l’énorme usine Nissan locale, dont la moitié de la production est exportée dans l’Union européenne. «Ils ont tous les trois voté Brexit également. C’est une question d’identité, pas d’économie», explique ce soudeur, qui passe ses vacances chaque été en Espagne.

«Arrêter l’afflux des immigrés»

Sur le marché, où souffle une bise glaciale, Ben Cooney confirme. Le marchand de fruits et légumes n’avait pas voté, mais soutient le Brexit. «J’espère que ça va enfin arrêter l’afflux des immigrés.» Peu importe que la ville soit l’une des villes d’Angleterre où l’immigration est la plus faible…

Pourtant, un détail l’inquiète: «Le prix de mes fruits s’est envolé de 10 à 15% depuis le vote. Pour les oranges, ça a même doublé.» La chute de 20% de la livre sterling depuis le Brexit rend les importations maraîchères venant du continent beaucoup plus chères. Mais là encore, l’identité prime sur l’économie. D’autant que celle-ci résiste pour l’instant: la croissance du PIB au troisième trimestre a été de 0,5%. Et le chancelier de l’Echiquier, Philip Hammond, doit présenter ce mercredi un plan de relance, en investissant notamment dans les infrastructures.

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A creuser un peu plus pourtant, un immense fossé se dessine à Sunderland. Si dans la rue, les pubs et les marchés, la population se réjouit du Brexit, les patrons de PME et les élus locaux sont catastrophés. A l’échelle de la ville, la fissure entre «élites» et «peuple» se reproduit.

Patrons désespérés

Adam Hill, Eddie Beardsmore et Gerard Callaghan sont trois patrons d’entreprise basés dans un même immeuble du centre-ville. Ils dirigent respectivement 8, 38 et 300 employés. Pour l’instant, leurs affaires ne sont guère touchées par le Brexit. «Il ne s’est encore rien passé, nous ne sommes pas sortis de l’Union européenne», rappelle Eddie Beardsmore, qui dirige Coatsink, une entreprise de jeux vidéo en réalité virtuelle.

Pourtant, tous les trois sont désespérés du résultat du vote. «Voir Sunderland comme un emblème du Brexit est très triste», explique Gerard Callaghan, dont l’entreprise Leighton propose des solutions informatiques aux sociétés. En partie, il craint un ralentissement économique. Deux de ses filiales vendent leurs services dans l’Union européenne et l’accès au marché unique est désormais incertain. «Mais c’est surtout une question de société, savoir si nous voulons être ouverts sur le monde ou non.»

La maire de Sunderland, Paul Watson, un vieux routier de la politique régionale, ne peut lui aussi que constater ce fossé béant au sein de la société. Il est travailliste et a fait campagne pour rester dans l’UE. «Le vote était complètement irrationnel. Mais la coupure entre les gens comme moi et la population locale est devenue gigantesque.»

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Sunderland a pourtant toutes les raisons d’aimer l’UE, rappelle le maire. Depuis 2007, la ville a bénéficié de 23 millions de livres (29 millions de francs) de fonds européens. Agrandissement du port, amélioration des routes, développement d’une zone industrielle: «Pas une infrastructure de la ville n’a été développée sans fonds européens», souligne-t-il.

Impact de l’usine Nissan

Surtout, l’économie de la ville repose sur l’énorme usine Nissan. Avec 7000 emplois directs, et 21 000 emplois indirects, celle-ci forme la colonne vertébrale de Sunderland, essentielle depuis la fermeture dans les années 1980 des chantiers navals et des mines.

Inquiet, Carlos Ghosn, le patron de Nissan – et de Renault – a mis la pression sur le gouvernement britannique, menaçant de suspendre ses investissements. Finalement, après une rencontre avec la première ministre Theresa May, lui promettant que l’environnement économique resterait «compétitif» pour l’automobile, il s’est dit rassuré. Il s’est engagé à construire deux nouveaux modèles dans l’usine de Sunderland.

La décision du constructeur automobile japonais a permis à toute la chaîne de sous-traitants de pousser un énorme soupir de soulagement. Steven Irish, fondateur d’Hyperdrive Innovation, une start-up située juste en face de l’énorme usine Nissan, est l’un d’eux. Son entreprise utilise les batteries construites par Nissan et les adapte pour des véhicules utilitaires: machines de nettoyage de rue, engins de chantier, bus… «Le 24 juin, j’étais très triste personnellement. Mais pour mon entreprise, ça ne change pas grand-chose directement. La baisse de la livre sterling pourrait même m’aider à rendre mes prix plus compétitifs. Je suis en négociations pour des ventes en Suisse et en France.»

Ce soulagement, au moins temporaire, ne fait que renforcer la détermination locale, où règne de toute façon un fort fatalisme. «Nissan et les autres, ils partiront s’ils le veulent, Brexit ou pas, estime Angela Armstrong, une boulangère qui a voté Brexit. Les chantiers navals ont fermé dans les années 1980. D’autres grandes usines ont fermé localement. Notre vote ne changera rien, mais je suis bien contente du résultat.»