Surtout, ne plus revivre la pagaille du départ et s’armer pour l’avenir. Après des premiers jours chaotiques, faits de fermetures abruptes des frontières et de blocages de camions remplis de masques à destination de leurs voisins, les Vingt-Sept ont essayé jeudi de mettre sur pied un embryon de réponse «centralisée». Avec une obsession: faire chuter le nombre de nouveaux cas de Covid-19 et limiter la casse économique. Mais ils ont dû d’abord avouer leur impréparation et le manque criant d’équipements. Un vrai centre opérationnel de gestion des crises à l’échelle de l’UE devra donc voir le jour pour remédier à ces lacunes.

Ce centre n’existe pas et, jusqu’à ce jour, l’UE n’avait pas cartographié ses besoins. C’est le cas désormais: la Commission a en effet estimé jeudi que, dans les trois prochains mois, l’Europe pourrait avoir besoin de 200 millions de masques et d’au moins 15 000 respirateurs, selon des chiffres provisoires donnés par le Slovaque Maros Sefcovic. La moitié de ces 15 000 pièces seraient déjà disponibles.

Pour répondre à l’urgence, tous les Etats membres ou presque (25 pays sur 27) ont rejoint l’initiative, lancée par la Commission à travers un dispositif de «marché public conjoint», de créer une réserve européenne stratégique de kits de tests, de masques, de gants de protection, de respirateurs – mais aussi de vaccins et de médicaments. Même le Royaume-Uni pourrait s’y joindre.

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Des voies prioritaires pour les camions transportant du matériel de première nécessité

Cette réserve devrait être opérationnelle dans les prochains jours, a dit Ursula von der Leyen. Appelée RescUE, elle est liée au mécanisme de protection civile et dotée de 50 millions d’euros; les Vingt-Sept ont aussi appelé jeudi à augmenter ce budget.

Ont-ils appris de leurs «erreurs» de départ? Ils ont en tout cas levé progressivement leurs freins à l’exportation de matériel médical vers les pays voisins – voire les voisins hors UE, comme la Suisse, même si la Confédération subissait encore en début de semaine des restrictions d’importation de matériel en provenance de France. Une situation qui, selon Paris, s’est normalisée le 25 mars.

Les Etats membres se sont aussi entraidés en accueillant des patients gravement malades dans leurs services de réanimation, comme l’ont fait des régions allemandes (et suisses, par ailleurs) pour des patients français. Paris a aussi fait savoir qu’il avait envoyé près d’un million de masques vers l’Italie.
La circulation dans l’espace Schengen semble se fluidifier, selon la présidente de la Commission. Les gros nœuds de blocage, comme ceux qui étaient observés entre l’Allemagne et la Pologne, ont été levés. Les Vingt-Sept ont décidé également de créer des «voies vertes» entièrement dédiées au passage de camions avec des marchandises et des équipements de première nécessité.

Quelle réponse économique ?

Alors, tout va bien? Si la réponse sanitaire semble devenir un peu plus cohérente, reste la réponse économique. Jeudi, les Vingt-Sept devaient aussi s’entendre sur un grand plan de relance intra-européen. Cela étant, deux points divisaient plus particulièrement la zone euro: les fameux «coronabonds», réclamés par neuf pays, ainsi que le recours au Mécanisme européen de stabilité et à ses 410 milliards d’euros. L’idée a fait naître un front opposant le nord et le sud de la zone euro. Comme au bon vieux temps.


Pour Enrico Letta, l’avenir de l’UE se joue maintenant, en visioconférence

Pour l’ancien président du Conseil italien Enrico Letta, les dirigeants des 27 pays de l’UE réunis en sommet vidéo ont, à distance, un défi aussi important à relever qu’après la chute du mur de Berlin

Redonner, par visioconférence, un avenir à l’Union européenne: pour l’ancien président du Conseil italien Enrico Letta, l’enjeu du sommet de jeudi, organisé à distance pour cause d’épidémie de Covid-19, est «aussi important que les débats consécutifs à la chute du mur de Berlin» en novembre 1989. L’actuel patron de l’Ecole des affaires internationales de Sciences Po Paris, président de l’Institut Jacques Delors, s’exprime ces jours-ci depuis son confinement à Rome. «Le sentiment d’abandon qui saisit les populations face au Covid-19 est une bombe que l’Union européenne doit absolument désamorcer d’urgence, juge-t-il. Il faut tout de suite passer de la gestion de crise à la reconstruction.»

Les chefs d’Etat ou de gouvernement de l’UE devaient se réunir les 26 et 27 mars à Bruxelles pour leur traditionnel sommet de printemps. Le tsunami du coronavirus en a décidé autrement, puisque tous se retrouvent confinés, à l’unisson de leur population. Mais plus que la distance géographique et la liaison vidéo, c’est le contexte qui a radicalement changé. Le pacte de stabilité, qui limitait en théorie le déficit public autorisé des pays membres de la zone euro à 3% du produit intérieur brut, a explosé. La Banque centrale européenne (BCE) a dégainé, le 19 mars, son bazooka de 750 milliards d’euros à injecter dans l’économie. Les aides d’Etat aux entreprises, pourchassées par la Commission européenne au nom des règles de concurrence, seront désormais acceptées au nom de leur sauvegarde et de la défense de l’emploi. Qu’en déduire? «Que nous avons plus que jamais besoin d’institutions communautaires solides, estime Enrico Letta. Ce nouveau cadre européen est bienvenu. Il répond aux défis du moment. Mais il aura besoin de nouvelles règles. Il ne faut surtout pas le laisser au bon vouloir des Etats membres.»

«Pas une épidémie passagère»

La réinvention de l’Europe à la faveur des crises n’est pas nouvelle. En 2008-2009, la crise financière mondiale a forcé Bruxelles et les Etats membres à donner un nouveau cadre au marché unique bancaire et financier. Défi identique aujourd’hui? «Non, répond Enrico Letta. Car l’UE de 2020 est bien plus faible que celle assommée par la crise des dettes souveraines d’il y a dix ans. N’oublions pas qu’après le choc financier de 2008-2010 et la menace qu’il a fait peser sur la monnaie unique, l’Union a subi consécutivement le choc des attaques terroristes de 2015-2016, puis la crise des migrants.» D’où, selon lui, le besoin d’une action urgente des Vingt-Sept: «Visioconférence ou pas, certains sujets s’imposent, comme la réaffirmation du marché unique. Si le virus rétablit les frontières durablement, il enlèvera à l’Europe son meilleur atout économique. Nous vivons un choc historique, comparable à la chute du mur de Berlin. La thèse de l’épidémie passagère est fausse.»

Les personnes vont bien sûr jouer un rôle. La présidente de la Commission, Ursula von der Leyen, concentre à l’heure actuelle toute la lumière médiatique sur elle. Qui d’autre? Le Français Thierry Breton, commissaire chargé de la stratégie industrielle, est l’homme clé selon le président de l’Institut Jacques Delors. «Dès lors que la question nationale est remise au centre du jeu par le coronavirus, l’Europe communautaire a l’obligation absolue de démontrer son utilité. La faillite, ou non, de grandes entreprises européennes sera le test ultime.» Richard Werly