Etats-Unis

Après Charlottesville, la colère des juifs américains

Irrités par la passivité de Donald Trump face aux néo-nazis, des rabbins boycotteront la conférence avec la Maison-Blanche traditionnellement prévue avant les fêtes juives. Le soutien de Benjamin Netanyahou au président américain ne fait que renforcer leur colère

Donald Trump n'est pas le seul à avoir mis du temps à condamner les suprémacistes blancs et les néo-nazis après le drame de Charlottesville: le premier ministre israélien Benyamin Netanyahou n'a pas non plus montré beaucoup d'empressement à le faire. Se sentant toujours plus lâchés, à la fois par Donald Trump et par Israël, les juifs américains manifestent leur colère, alors que les actes antisémites augmentent aux Etats-Unis. 

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La timide réaction de Benjamin Netanyahou a une explication simple: pour lui, les bonnes relations avec Donald Trump priment. Le ministre des Communications Ayoub Kara n'aurait pas pu le dire plus clairement dans le Jerusalem Post: «En raison des excellentes relations que nous avons avec les Etats-Unis, nous devons donner de justes proportions aux déclarations sur les nazis.» «Il faut condamner l'antisémitisme et toute trace de nazisme (...), mais Trump est le meilleur président américain qu'Israël ait jamais eu. Après les terribles années Obama, Trump est le leader incontesté du monde libre, et il ne faut laisser personne lui nuire», a-t-il ajouté. Benjamin Netanyahou avait attendu trois jours pour réagir, juste avant que Donald Trump, en plein exercice de rétropédalage, remette de l'huile sur le feu en déclarant qu'il y avait des torts des «deux côtés». 

Incidents antisémites en hausse de 86%

Près de 5,7 millions de juifs vivent aux Etats-Unis. Pour la grande majorité d'entre eux (à l'exception des plus orthodoxes), l'élection de Donald Trump était déjà ce qui était arrivé de pire aux Etats-Unis. Ils sont près de 75% à avoir voté en faveur de Hillary Clinton. La rhétorique virulente de Donald Trump pendant la campagne présidentielle a encouragé des mouvements d'extrême droite à revenir sur le devant de la scène. Ni Richard Spencer, le principal organisateur de la manifestation de l'ultra-droite à Charlottesville, ni David Duke, ex-leader du KKK, ne cachent leur joie depuis son arrivée au pouvoir. Selon la Anti-Defamation League, dont la mission est de «lutter contre la diffamation envers les personnes juives», les incidents antisémites ont augmenté de 86% pendant les trois premiers mois de l'année.

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Donald Trump est régulièrement taxé d'antisémitisme. A tel point que son influent gendre, Jared Kushner, petit-fils de survivants de l'Holocauste, a dû voler à son secours après un tweet déplacé montrant Hillary Clinton sur fond de billets avec une étoile à six branches et le slogan «La candidate la plus corrompue de l'histoire».

Le 6 juillet 2016, il écrivait dans le New York Observer: «Donald Trump n’est pas antisémite et il n’est pas raciste. Mon beau-père est une personne incroyablement aimante et tolérante, qui a accueilli à bras ouverts ma famille et notre judaïsme depuis que j’ai commencé à fréquenter ma femme.» Issu d'une famille juive pratiquante, il n'a épousé Ivanka Trump qu'après la conversion de celle-ci au judaïsme. 

Le rabbin d'Ivanka Trump «consterné»

Brandi comme trophée par Donald Trump pour se défaire des accusations d'antisémitisme, le couple «Javanka» ne suffit pas à apaiser les tensions. Le drame de Charlottesville n'a fait qu'élargir le fossé entre le président et la communauté juive. Haskel Lookstein, le rabbin new-yorkais qui a converti Ivanka en 2009, fait partie de ceux qui sont montés au front. Avec deux autres rabbins de la communauté Kehilath Jeshurun, une synagogue orthodoxe moderne à Manhattan, ils se disent, dans une lettre, «consternés par le regain de sectarisme et d’antisémitisme, et par la vigueur renouvelée des néo-nazis, du KKK et de la droite alternative». «Bien que nous évitions la politique, nous sommes profondément troublés par l’équivalence morale faite par le président Trump, en réaction à ces actes de violence», écrivent-ils. 

Signe de la gravité de la défiance, quatre organisations de rabbins ont fait savoir mercredi qu'elles boycotteront la conférence téléphonique avec la Maison Blanche avant les fêtes de Yom Kippour et du nouvel An juif. «Les déclarations du président Trump, pendant et après les évènements tragiques de Charlottesville, manquent tellement d'autorité morale et d'empathie pour les victimes de la haine raciale et religieuse que nous ne pouvons pas organiser un tel appel cette année», expliquent les rabbins. 

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 «Une défiance profonde et ancrée dans la durée»

Maître de conférences à l'Université de Versailles-Saint-Quentin, Lauric Henneton décrypte les tensions qui agitent la communauté juive américaine. Il est l'auteur d'une Histoire religieuse des États-Unis (2012) et publie prochainement La fin du rêve américain?.

A quel point la polémique autour de Charlottesville et la faible condamnation des suprémacistes blancs par Donald Trump a-t-elle accentué le fossé existant entre lui et la majorité des juifs américains?

A l'instar des Républicains en règle générale, Trump n'a jamais été populaire auprès de l'électorat juif. Seule la fermeté à l'égard des ennemis d'Israël, et notamment de l'Iran, donne un quelconque crédit aux candidats républicains, et c'est globalement insuffisant. Dans le cas présent, la recrudescence d'actes antisémites depuis l'élection de Trump, qui a culminé dans cette timide condamnation des groupuscules néo-nazis, n'a fait qu'accentuer une défiance aussi profonde qu'ancrée dans la durée.

Donald Trump est parfois taxé d'antisémitisme. Ces accusations sont-elles justifiées?

Sa fille Ivanka, dont il est si proche, s'est convertie au judaïsme quand elle a épousé Jared Kushner, l'un de ses principaux conseillers. Par ailleurs, certains de ses ministres sont juifs. Il est donc difficile de voir en Trump un idéologue antisémite. En revanche, on peut lui reprocher d'encourager indirectement les groupuscules antisémites. Quand il critique les élites, l'establishment, les médias, leur grille de lecture y décèle une mise en accusation du «lobby juif». Il est difficile de croire qu'il n'est pas conscient d'alimenter ces croyances. On peut donc l'accuser de jouer avec le feu. Pour lui, ne pas condamner rapidement des actes antisémites est plutôt une façon de conforter une partie de sa base électorale, hostile au politiquement correct, et qui déteste les «antifas» au moins autant que les néonazis. Il sait qu'un côté ne votera jamais pour lui mais il ne peut pas perdre l'autre. Cela dit, une telle stratégie n'est pas forcément payante. Une partie des évangéliques conservateurs lui retire son soutien.

Le «divorce» entre juifs américains et Israël est-il consommé? Benyamin Netanyahou préfère soigner ses relations avec Trump que se soucier de leur sort...

Les juifs américains sont eux-mêmes divisés, et il faut leur ajouter les sionistes chrétiens, des fondamentalistes pour qui le sort d'Israël revêt une importance capitale dans la perspective de la Fin des Temps. Obama et Netanyahou avaient des relations exécrables et l'élection de 2016 était une façon de remettre les pendules à l'heure. L'intransigeance martelée par Trump à l'égard de l'Iran, qui tranche avec la politique d'Obama, présentée comme conciliante notamment par les néoconservateurs, va dans le sens d'une politique pro-Israël. Tout dépend en fait de quelle partie de la communauté juive américaine on parle et de la priorité qu'elle accorde à la politique des Etats-Unis vis-à-vis d'Israël. Ce qui est sûr, c'est que plusieurs confédérations de rabbins de diverses obédiences ont exprimé leur refus d'échanger avec le président en amont des fêtes juives des semaines à venir, ce qui est un signe fort de défiance.

Propos recueillis par Valérie de Graffenried

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