Il y a un mois, Nicolas Sarkozy a adjuré l’Ivoirien Laurent Gbagbo, président autoproclamé malgré le verdict des urnes, de quitter le pouvoir. Depuis que la Tunisie est ébranlée par les violences, pas la moindre déclaration forte du président français à l’endroit des dirigeants de son ancien protectorat, dont la police a tiré à balles réelles sur la foule. Deux poids deux mesures?

Après un communiqué timoré du Quai d’Orsay lundi, il a fallu que le bilan des victimes atteigne au moins 66 morts, selon la Fédération internationale des ligues de droits de l’homme, dont un Franco-Tunisien, pour que le premier ministre, François Fillon, s’émeuve jeudi de «l’utilisation disproportionnée de la violence». Mardi, sa consœur des Affaires étrangères, Michèle Alliot-Marie, en était encore à proposer de mettre à la disposition des autorités tunisiennes «le savoir-faire» français en matière de sécurité pour «régler des situations sécuritaires de ce type». Le malaise engendré par le mutisme français a été répercuté par plusieurs ténors politiques, notamment de gauche, tel le socialiste Jean-Marc Ayrault, qui a jugé hier «inévitable» le départ du président Ben Ali. Le maire de Paris, Bertrand Delanoë, né en Tunisie, comme feu Philippe Séguin qui en était un grand ami, a lui aussi pris ses distances en dépit de ses attaches: «Je suis au côté du peuple tunisien.»

Passer l’éponge

La discrétion, voire la complaisance, de Paris à l’égard des méthodes du régime autocrate et de ses violations des droits de l’homme n’est pas nouvelle. Elle lui a fait passer l’éponge sur quantité de frasques du clan Ben Ali. Dans les années 1990, Moncef, le frère du président, porteur de valises dans le réseau de trafiquants de drogue de la «couscous connection», n’a jamais purgé sa peine de prison en France. Plus récemment, c’est à peine si les neveux de Leïla, l’épouse de Ben Ali, ont été inquiétés par la justice française pour avoir volé le yacht d’un banquier parisien, proche de Nicolas Sarkozy.

Cette indulgence a toujours été de mise depuis l’indépendance de la Tunisie en 1956, à l’exception des quelques critiques formulées à l’époque où Lionel Jospin était premier ministre (1997-2002), rappelle Vincent Geisser, chercheur au CNRS. «La France est soucieuse de ne pas froisser le gouvernement en place et n’a jamais, contrairement aux Etats-Unis, noué en Tunisie de liens avec la société civile», explique-t-il.

Si Ben Ali est loin d’être aussi pétri de francophilie que son prédécesseur Bourguiba, Paris a toujours accrédité l’idée qu’il était le meilleur rempart du monde arabe contre l’islamisme. D’autant mieux qu’il a cultivé l’image d’une Tunisie moderniste, séculariste, soucieuse de la condition des femmes et coopérative en matière de lutte contre l’immigration illégale. «Cette vision idéologique, résume Vincent Geisser, a fait de la Tunisie une petite oasis de stabilité», choyée par la France à chacune de ses visites officielles. En 2003, Jacques Chirac estimait à Tunis que «le premier droit de l’homme, c’est celui de se nourrir». Il y a deux ans, Nicolas Sarkozy, qui venait y conclure plusieurs contrats d’affaires (Airbus, Alstom), a affirmé: «Aujourd’hui, l’espace de liberté progresse. Ce sont des signaux encourageants que je veux saluer.»