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Après les conclusions du «grand débat national», l’heure des questions

Alors que les interrogations sont nombreuses sur les réponses politiques qui seront apportées par Emmanuel Macron au «grand débat national» français, les mises en garde des experts sur les données obtenues et leur signification se multiplient

Bon point pour la méthode. Bon point pour le déroulement des milliers de débats à travers la France. Bon point pour cette «expérience unique au monde de prise de parole citoyenne», pour reprendre l’expression du politologue Pascal Perrineau, l’un des cinq garants du «grand débat national» qui s’est officiellement achevé lundi, avec les premières conclusions. Et après? Alors que le premier ministre Edouard Philippe poursuit ce mardi et mercredi, devant l’Assemblée nationale puis le Sénat, la restitution de ces échanges avec les Français menés entre le 15 janvier et la fin mars, les mises en garde se multiplient contre une utilisation abusive par l’exécutif de ces données disponibles sur le site Granddebat.fr.

Notre revue de presse: La grande désillusion du «grand débat national» français

«Le grand débat n’est pas un grand sondage: il permet de faire une photographie globale de la société française avec ses priorités, ses accords, ses désaccords, ses contradictions…» a expliqué à son tour un autre des garants, l’ancien PDG de La Poste Jean-Paul Bailly. Attention, donc, à ne pas oublier tous ceux qui n’y ont pas participé. Et tous ceux qui, chaque samedi, continuent de préférer les manifestations après avoir revêtu leurs gilets jaunes, même si leur nombre diminue très sensiblement (22 300 protestataires seulement le 6 avril selon le Ministère de l’intérieur).

«Grand débat pour les retraités»

A la mi-mars, le Centre d’études de la vie politique française (Cevipof) avait publié une étude fouillée du profil des participants au «grand débat», basé sur 2500 questionnaires remplis lors de 240 rencontres (10 000 ont été organisées en France et à l’étranger, pour les Français expatriés). Il en résultait que 65% d’entre eux étaient diplômés de l’enseignement supérieur et que 43% avaient plus de 65 ans. Les jeunes, cela a été souvent noté, ont été les grands absents de ces rencontres. «On a eu le grand débat pour les retraités et les marches pour le climat pour les moins de 25 ans. Ces deux univers ne se sont pas rencontrés», regrette Bernard Poignant, ancien maire de Quimper (Bretagne) et ancien conseiller de François Hollande.

Dans un entretien à Libération, Martial Foucault, patron du Cevipof, alertait alors sur la différence de composition sociologique entre réunions et ronds-points: «Ceux du «grand débat» sont majoritairement des hommes (55%), âgés (60 ans en moyenne), retraités (50%) et actifs de plus de 50 ans (34%), dotés d’un fort capital humain et propriétaires de leur logement (75%) […] Les participants au débat nous ont indiqué s’en sortir soit «plutôt facilement» (55%) avec leurs revenus, soit «très facilement» (11%). Différence plus nette encore avec les «gilets jaunes» en colère: les contributeurs au «grand débat» sont nombreux à être satisfaits de la vie qu’ils mènent et plus encore très satisfaits de leur lieu de résidence.»

«L’exercice a été honnête»

Les différences avec un sondage sont donc criantes. Dans une enquête d’opinion fiable, les personnes sondées forment un échantillon représentatif de la population française, ou de la cible visée (les habitants d’une ville, une génération donnée…). Or les 1,5 million de participants au «grand débat national» – sur 45,7 millions d’électeurs à la dernière présidentielle et comparés avec 282 000 «gilets jaunes» au pic de la mobilisation, à la mi-décembre 2018 – n’ont pas été choisis pour leur représentativité. Au contraire. «L’idée de base est celle du volontariat. Ont participé ceux qui voulaient. Ont écrit ceux qui le désiraient», estime Pascal Perrineau, qui se félicite du fait que «toutes les prises de parole ont été prises en compte» et que «tout sera traité». «L’exercice a été honnête. On voulait de l’inclusion. Personne au monde n’a jusque-là tenté une pareille expérience», poursuit l’universitaire qui, contrairement aux apparences souvent notées par les observateurs, estime que les «professionnels de la parole n’ont pas monopolisé les débats».

Pour Pascal Perrineau, beaucoup d’interventions, lors des débats locaux peu médiatisés, ont été le fait de «primo-parlants» qui ne s’étaient pas exprimés jusque-là. Attention toutefois. Plusieurs plongées dans les données recueillies et disponibles sur le site web du «grand débat» nuancent cette vue. Car la parole était tout de même guidée. Les formulaires de questions fermées (1,3 million de réponses) auxquelles les internautes pouvaient répondre correspondaient ainsi largement aux objectifs politiques du gouvernement, notamment en matière de baisse des dépenses publiques, point mis en avant lundi par le premier ministre Edouard Philippe. Autre cas problématique: les 560 000 réponses aux questions ouvertes ne sont pas si significatives que ça. Selon une enquête fouillée du Monde, de nombreux contributeurs ont copié-collé plusieurs fois le même texte, ou simplement expédié quelques lignes. Plus de la moitié des textes seraient des «doublons», selon le quotidien.

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Auteur de l’essai passionnant L’archipel français (Ed. Seuil), le politologue Jérôme Fourquet met lui aussi en garde: «La bonne foi devra primer, expliquait-il récemment. Le gouvernement devra montrer qu’il a pris à bras-le-corps tous les sujets, et pas seulement ceux évoqués lors du «grand débat» et qu’il délivre des réponses et des décisions de manière soutenue dans différentes directions. Pour sortir de cette profonde crise de confiance dans l’action politique, les initiatives concrètes doivent primer.»

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