John Kerry s'est rapproché de Boston. Non pas de la ville – c'est la sienne – mais de la Convention démocrate qui acclamera en juillet l'adversaire de George Bush, dans la métropole de Nouvelle-Angleterre. La conquête annoncée du Sud par le sénateur du Massachusetts a été confirmée de manière éclatante mardi, dans les primaires du Tennessee (41% des voix) et de Virginie (52%). John Edwards a résisté tant bien que mal. Le général Wesley Clark, lui, a préféré jeter l'éponge mercredi. Howard Dean, qui ne faisait plus campagne dans le Sud, se réserve, sans grand espoir, pour le Wisconsin mardi prochain.

Mais le favori démocrate ne semble même pas remarquer qu'il a encore des concurrents. De manière délibérée, il n'attaque plus que George Bush, avec d'autant plus d'assurance que le président semble perdre pied. John Kerry dénonce un régime de copains, les emplois massacrés, les divagations sur l'Irak.

En un mois, le retournement est complet. Début janvier, la direction démocrate se demandait si elle parviendrait à faire apparaître rapidement un candidat de dimension suffisante, malgré la concentration des primaires avant le 2 mars. La méthode a marché au-delà de toute attente. Mais cette rapidité doit inciter à un peu de prudence: les bouleversements qui se sont produits en quatre semaines peuvent aussi survenir dans les neuf mois qui vont s'écouler avant les élections. Le Parti républicain a amassé un formidable trésor de guerre sur le nom du président, et il fourbit ses armes depuis des mois. Mais il lui faut partir à la bataille beaucoup plus tôt que prévu, et par des vents qu'il n'attendait pas si contraires.

Président de guerre

Tout, désormais, est électoral. George Bush, qui a intérêt à continuer d'apparaître en président de guerre dans un monde dangereux, a lancé mercredi une campagne pour renforcer la sécurité nucléaire dans le monde. Sur un sujet de réelle inquiétude, il tire parti du retournement libyen et des aveux du savant pakistanais Abdul Qadeer Khan pour demander un contrôle rigoureux de la production et de la circulation des combustibles et des technologies, afin de limiter réellement la prolifération.

Dans la foulée, le président va déclencher les hostilités sur un tout autre terrain: le mariage. Depuis que la Cour suprême du Massachusetts a ouvert la voie au mariage gay, la droite chrétienne demande à hauts cris un amendement constitutionnel afin que seul un homme et une femme puissent se marier devant la loi. Le Massachusetts, c'est l'Etat de John Kerry, et sur ce sujet de grande passion, les républicains aimeraient faire apparaître le démocrate comme un libéral (lisez: homme de gauche) permissif et éloigné des préoccupations de la masse des Américains. Pas facile. John Kerry désapprouve le dernier jugement de la Cour suprême, mais il est favorable aux unions civiles organisées par les lois locales. George Bush, quant à lui, est bien obligé de dire qu'il n'a rien contre les homosexuels, qui sont aussi des électeurs, parfois conservateurs.

Et il est sûrement moins honorable d'être AWOL que gay. AWOL veut dire «absent without leave», autrement dit, en terme poli, déserteur. Michael Moore, le cinéaste polémiste, puis Terry McAuliffe, le président (clintonien) du Parti démocrate, ont ressorti contre George Bush cette vieille accusation: non seulement le Texan a échappé, grâce à son père alors congressiste, à la guerre du Vietnam en se faisant enrôler par la Garde nationale (qui n'était pas déployée en Asie); mais en plus, aucune preuve n'existe de sa présence aux périodes de service qu'il était censé effectuer en 1972, lors d'un transfert dans la Garde nationale de l'Alabama. Mardi, la Maison-Blanche a produit un document repêché au Colorado montrant que le pilote Bush avait reçu une solde. Il a été payé, a répondu l'écho démocrate: qu'est-ce que ça prouve? John Kerry, combattant décoré du Vietnam, se garde d'entrer dans cette polémique. D'autres s'en chargent.

Et s'il n'y avait que les démocrates! Des craquements se font entendre aussi dans la forteresse conservatrice. La «surprise» des armes irakiennes, le choc du déficit budgétaire, les piètres prestations du président lors du discours sur l'état de l'Union et dimanche à la télévision introduisent le doute dans des têtes républicaines. «Le président semble fatigué…», écrit Peggy Noonan, «nègre» de Ronald Reagan et bushienne ardente. Et Bill O'Reilly, journaliste star de Fox News, infatigable avocat de la guerre l'an passé, a présenté des excuses à ses auditeurs après l'aveu de David Kay sur les introuvables armes de destruction massive. Si mêmes les amis…