Le combat contre le terrorisme islamiste est au cœur du discours – et des actions – de l’Egyptien Abdel Fattah al-Sissi depuis qu’il a pris ses fonctions de président, en juin de l’année dernière. Mais le maréchal-président ne s’attendait sans doute pas à ce que la question occupe à ce point l’une des plus importantes visites d’Etat à l’étranger qu’il ait jamais entreprises, dans la capitale britannique.

Alors qu’Al-Sissi prenait lui-même l’avion pour Londres, le chef du gouvernement britannique, David Cameron, interdisait aux avions de son pays de s’envoler à destination de Charm-el-Cheikh, la station balnéaire dans le sud du Sinaï. Personne ne le dit encore officiellement de manière aussi claire, mais la thèse d’un attentat contre l’avion russe qui s’est désintégré en plein vol samedi au-dessus de la péninsule égyptienne est désormais de loin la plus probable.

«Coopération» avec la Grande-Bretagne

Pour le président égyptien, cette perspective d’une origine criminelle du crash revient à saper les fondements mêmes de son pouvoir, bâti sur la mise à l’écart de son prédécesseur, Mohamed Morsi, issu des Frères musulmans. Avec ses 2,5 millions de touristes étrangers enregistrés l’année dernière à Charm-el-Cheikh et ses environs (dont une moitié de Russes et d’Ukrainiens), c’est aussi une nouvelle catastrophe économique pour un pays dont le secteur touristique est par ailleurs agonisant. En acceptant de «coopérer» avec la Grande-Bretagne pour accroître la sécurité des aéroports égyptiens, comme il l’a dit après sa rencontre avec Cameron au 10 Downing Street, Al-Sissi n’était pas loin de reconnaître l’existence possible de failles à ce niveau, même si son pays, comme la Russie, continue d’assurer qu’il est trop tôt pour se prononcer sur les origines du crash. Cet été, alors qu’il était en tournée dans le sud de la péninsule, le président égyptien se montrait autrement plus catégorique: «Dire que le Sinaï est sous contrôle, ce n’est pas assez. La situation est complètement et absolument stable», déclamait-il, revêtu de son uniforme militaire. Son ministre de la Défense était plus clair encore: «Même un rat du désert ne pourrait pas arriver ici», fanfaronnait-il. Ce mercredi, l’un des principaux responsables de l’aéroport de Charm-el-Cheikh a été démis de ses fonctions. Officiellement, il s’agit d’une promotion.

La Grande-Bretagne est le plus grand investisseur étranger en Egypte. Même les fameux bus rouges londoniens sont désormais fabriqués dans l’ancien protectorat britannique. Encore plus que d’autres, Londres s’est accommodé de la répression féroce menée par le maréchal-président, non seulement à l’égard des Frères musulmans et des djihadistes (que les militaires égyptiens mettent depuis longtemps dans le même sac), mais encore contre toute forme d’opposition. Hier à Londres, l’affaire de l’avion charter russe a supplanté toute question sur les manifestants tués par l’armée (800 en un seul jour, il y a deux ans au Caire), sur les peines de mort prononcées par centaines ou sur les centaines de décès survenus dans les prisons surpeuplées en raison de la torture et des mauvais traitements.

Une barrière contre le terrorisme

Les manquements égyptiens dans la tragédie du charter de Metrojet, s’ils étaient avérés, pourraient bien déboucher sur une conséquence paradoxale: une volonté encore accrue, de la part des Européens, de s’appuyer sur le pouvoir d’Al-Sissi afin de faire barrière à la menace terroriste. Longtemps, le nord du Sinaï a représenté un sanctuaire pour les djihadistes locaux, d’abord proches d’Al-Qaida avant qu’ils ne tombent en majorité, à la fin de l’année dernière, dans le giron de l’organisation Etat islamique. Désormais, ils assurent constituer une «province» du «califat» autoproclamé.

Le rapprochement, de fait, du régime égyptien avec l’Etat israélien a privé les Bédouins de la région des débouchés commerciaux que représentaient les tunnels irriguant la bande palestinienne de Gaza. Les armes en provenance de Libye ont afflué après la mort de Mouammar Kadhafi. La violente répression de l’armée égyptienne a fait le reste pour grossir les rangs des cellules djihadistes: aujourd’hui, le groupe Province du Sinaï, qui a revendiqué l’attentat contre le charter russe, et qui compterait entre 500 et 1000 combattants, est sans doute la composante la plus active de Daech hors de son noyau de Syrie et d’Irak.

Il y a plus. «La manière de parler de ces djihadistes ainsi que leurs patronymes semblent montrer qu’une partie d’entre eux ne sont pas des locaux et qu’ils proviennent aussi du reste de l’Egypte», affirme Mokhtar Awad, spécialiste de la région. L’amalgame fait par le président entre les terroristes du Sinaï et les jeunes mécontents issus de la matrice des Frères musulmans se réalise dans les faits, d’autant plus sûrement que les innombrables cas de violences sexuelles commis contre les femmes par les forces de l’ordre égyptiennes servent encore de motif supplémentaire pour rallier les islamistes contre le pouvoir.

«Si cette manifestation avait lieu en Egypte, nous serions tués, blessés, détenus», disaient les banderoles des protestataires qui ont accueilli à Londres Abdel Fattah al-Sissi. Mais l’attention était ailleurs, braquée sur les quelque 20 000 touristes britanniques qui se sont trouvés bloqués à Charm-el-Cheikh après la décision de leur premier ministre de les empêcher de prendre l’avion du retour.