France 

Après le débat, une nouvelle campagne présidentielle

Le débat entre les favoris de la présidentielle a peut-être redistribué les cartes. François Fillon, conforté sur TF1, se retrouve toutefois bousculé par la démission du ministre de l’intérieur Bruno Le Roux, pour avoir employé ses filles à l’Assemblée

Il n’aura pas eu le temps de savourer sa surprenante résilience cathodique. Moins d’une journée après le débat télévisé de lundi soir qui l’a vu tenir bon face à ses adversaires, François Fillon retrouve ses ennuis judiciaires en travers de cette route électorale qu’il s’efforce de dégager, pour espérer se qualifier à l’arraché au premier tour.

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La décision qui lui complique de nouveau singulièrement la tâche est celle du ministre de l’intérieur Bruno Le Roux. En démissionnant de ses fonctions après les révélations de l’émission «Quotidien» sur les emplois attribués à ses filles sur sa réserve parlementaire à partir de 2009, celui-ci renvoie le camp conservateur à ses accusations. La droite accusait les juges d’être au service de la gauche et d’avoir trop vite poursuivi Fillon. L’ouverture immédiate, hier, d’une enquête préliminaire dans l’affaire Le Roux (remplacé par Matthias Fekl) a apporté un cinglant démenti.

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Le débat organisé par TF1 et LCI, premier de la sorte en France avant un premier tour d’élection présidentielle – deux autres auront lieu d’ici le 23 avril, cette fois en présence des onze candidats validés par le Conseil constitutionnel – a pourtant bel et bien relancé la campagne, à deux mois du 7 mai. Car il a confirmé, en trois longues heures de confrontation inégale, ce que les sondages annonçaient: le duel se livrera entre François Fillon et Emmanuel Macron. Le premier (seulement renvoyé à ses ennuis judiciaires par Jean-Luc Mélenchon), fort de son ton présidentiel, et de ses affirmations récurrentes sur son sérieux budgétaire et sa crédibilité de «redresseur en chef» d’une France en «faillite». Le second, jouant à fond la carte du renouveau. A charge pour l’un des deux de réussir à battre l’autre pour défier au second tour celle qui, très polémique et peu sympathique, est restée lundi soir bien ancrée dans son créneau électoral anti-européen, pro-frontières et anti-immigration: la présidente du Front national Marine Le Pen.

Ce duel Macron-Fillon est logique. Les deux candidats ont une part d’électeurs en commun: ceux du centre-droit, ratissés à la fois par François Bayrou (allié de Macron) et par l’UDI (alliée de Fillon). Les deux hommes, comme dans un combat de boxe, se sont donc rapprochés plusieurs fois devant les caméras. Sur l’Europe. Sur le sérieux budgétaire. Sur les questions régaliennes. Puis une faille s’est ouverte, lentement aggravée au fil du débat. Emmanuel Macron, 39 ans, jamais élu et jamais encarté dans un parti politique, a été pris en flagrant délit de flou, et d’empressement à réagir.

Plusieurs sondages réalisés après l’émission ont donné l’ancien ministre de l’économie vainqueur. 29% des Français interrogés l’auraient jugé convaincants, contre 20% pour Jean-Luc Mélenchon et 19% pour Fillon-Le Pen. Voire. Lorsqu’il dit à la candidate FN «ne pas avoir besoin de ventriloque», le candidat «d’En Marche!» a su affirmer son autorité. Mais lorsqu’il s’est ensuite empressé de se justifier, s’estimant mis en cause par l’accusation portée par le socialiste Benoît Hamon sur l’interférence des «puissances d’argent» avec ces élections, ses réponses se sont embourbées. Et une question a émergé: Est-il possible que, d’ici au 23 avril, l’ancien ministre de François Hollande – qui a enregistré hier le ralliement de Bernard Poignant, un très proche conseiller présidentiel – voit peu à peu son avance s’effriter, au fil de la progression du vote utile, en particulier du côté de l’électorat conservateur?

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Le débat télévisé de lundi, en permettant aux candidats de s’interpeller directement (ce qui fut rarement le cas durant les primaires de la droite et du PS), a aussi recalé le duel à gauche, entre le redoutable vétéran Jean-Luc Mélenchon, et le toujours professoral Benoît Hamon, installé dans son rôle de «candidat pour une France désirable» plus écologiste, plus sociale, plus alternative. Résultat? Avantage Mélenchon. Habile dans ses réparties, le tribun de la «France insoumise» a presque réussi à faire oublier qu’il s’est plusieurs fois retrouvé à défendre des positions similaires… à celles de Marine Le Pen. Après la réussite de son grand rassemblement parisien d’environ 60 000 personnes place de la République samedi à Paris, Mélenchon a peut-être prouvé lundi la solidité de son électorat face à un Benoît Hamon obligé d’avoir du temps pour s’expliquer, et peu porté sur la fusillade verbale. En 2012, Mélenchon avait dû se contenter de 11% des voix. Il devra donc progresser pour atteindre les 15% dont Hamon est crédité dans les sondages. A moins que celui-ci se tasse. Difficile, en tout cas, d’imaginer ces deux candidats au second tour.

Celui dont le sort s’est sans doute joué sur le plateau de TF1 est donc Emmanuel Macron, dont on connaît la force et la faiblesse. La force? Une bonne image, servie par son jeune âge. La faiblesse? Son parcours atypique passé par la banque – «j’en suis fier» a-t-il d’emblée déclaré – ses propositions parfois floues, et sa volonté de transgresser les frontières politiques droite-gauche certes vacillantes, mais pas en ruine. Or lors de ce premier débat, Macron n’a pas imposé sa transgression. Il lui a manqué un slogan. Un moment fort. Une mesure emblématique comme peut l’être, pour Benoît Hamon, le controversé revenu universel. La «marque Macron» est forte. Mais la vague qui le porte peut encore se dérober sous lui.

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