Le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) peut-il encore travailler en Irak? La question se pose encore plus crûment après la sanglante bataille de Falloujah, ce bastion insurgé sunnite reconquis par les Marines américains et leurs alliés Irakiens. Deux semaines après l'assaut lancé le 8 novembre et alors que des combats sporadiques se poursuivent, aucune équipe ni convoi humanitaire du CICR n'a encore pu pénétrer dans cette ville d'environ 200 000 habitants.

La dernière tentative de l'organisation d'acheminer sur place des secours remonte au samedi 13 novembre. La délégation du CICR à Bagdad avait alors embarqué des colis de vivres et de médicaments dans un convoi du Croissant-Rouge irakien qui n'a jamais pu franchir les barrages militaires américains. Le convoi, stoppé à la hauteur de l'hôpital de Falloujah, de l'autre coté de l'Euphrate, a fini par distribuer sa cargaison aux familles des blessés parvenus par leurs propres moyens à fuir les combats. Et Falloujah, depuis, demeure hors d'atteinte. Un nouveau convoi du Croissant-Rouge a été refoulé lundi. «Nous ne disposons toujours pas des garanties de sécurité nécessaires de la part des différentes parties pour nous rendre sur place à nos conditions: sans escorte armée et avec la liberté d'acheminer l'aide à toute la population», reconnaît, dans la capitale irakienne, le porte-parole du CICR Ahmed Rawi, joint par téléphone. «Nous espérons pouvoir y parvenir d'ici un jour ou deux.»

La précaution des formules officielles cache une réalité embarrassante pour le CICR: la dégradation continue de ses conditions de travail en Irak où l'organisation, ébranlée par l'attentat contre son siège de Bagdad le 27 octobre 2003, est aujourd'hui réduite au rôle de spectateur alarmé et impuissant entre les insurgés et les forces américaines, à l'instar de toutes les autres agences humanitaires. Lesquelles désertent d'ailleurs une à une le pays.

Le ton de la déclaration faite vendredi 19 novembre par son directeur des opérations, Pierre Krähenbühl, témoigne de l'inquiétude au siège de Genève: «Il semble que chaque jour qui passe en Irak soit marqué par un nouvel acte témoignant, une fois encore, d'un total mépris pour la norme la plus fondamentale de l'humanité: l'obligation de protéger la vie et la dignité humaine», a-t-il lancé. Des mots qui cachent un écœurement croissant du CICR et de ses délégués sur place, contraints de surcroît de vivre dans une quasi-clandestinité (voitures banalisées, résidences tenues secrètes, déplacements limités) par mesure de sécurité: «Chaque jour, le droit international humanitaire est davantage bafoué en Irak. Rester sans pouvoir atteindre les blessés et les victimes civiles devient intenable», confirme une source bien informée à Bagdad.

Le cas de Falloujah est exemplaire. Même si une très large majorité de la population a fui la ville avant l'assaut, les images attestent de la violence des combats et laissent présager d'un bilan humain beaucoup plus lourd que celui annoncé par les forces américaines. Plus grave: le récit à la première personne du journaliste Kevin Sites, qui a filmé l'exécution d'un Irakien blessé par un Marine, confirme que des combattants irakiens blessés ont été abandonnés à leur sort. Dans son weblog, son journal publié sur Internet (www.kevinsites.net), ce correspondant de guerre vétéran raconte que les blessés présents dans la mosquée investie par les Marines étaient là depuis la veille, gisant dans leur sang après avoir seulement reçu des premiers secours. Or l'assistance aux victimes n'est-elle pas la mission fondatrice du CICR? Quid, dès lors, de son attitude face aux forces américaines en charge de la ville? Lesquelles ont pompeusement annoncé la présence sur place d'un bataillon chargé de la «reconstruction». Quid, surtout, du sentiment des Irakiens face à un CICR réduit au rang de spectateur?

L'autre casse-tête posé par Falloujah est celui des détenus. La principale mission du CICR en Irak est aujourd'hui de visiter les prisonniers aux mains des autorités irakiennes et de la force mutinationale, que le gouvernement intérimaire de Bagdad a autorisé, après la rétrocession officielle des pouvoirs le 30 juin dernier, à continuer à interpeller des suspects. Les délégués du CICR visitent ainsi, toutes les six semaines environ, les principales geôles connues du pays, comme la fameuse prison d'Abou Ghraib, le centre d'incarcération de Camp Bukka ou le Camp Cropper proche de l'aéroport, où sont détenus les dignitaires de l'ancien régime, dont Saddam Hussein.

Mais là aussi, trop de zones noires assombrissent aujourd'hui le tableau. Quantité d'Irakiens ont ainsi été arrêtés à Falloujah sans que filtre la moindre information sur leur sort. L'existence de lieux de détention secrets où les insurgés sont parqués et interrogés avant d'être déférés dans de plus grands centres d'internement est aussi un secret de polichinelle. Interrogé, le CICR affirme «être limité par ses moyens humains». «Il va de soi que nous demanderons l'accès à tous les détenus lors de notre prochaine visite, comme nous l'avons toujours fait», complète Rana Sidani, l'une de ses porte-parole à Genève. La population de Falloujah, d'ici là, risque malheureusement d'en avoir tiré ses propres conclusions.