Cela devait être l’un des temps forts du G20, le sommet des dirigeants des principales économies de la planète: la traditionnelle photo de famille sur la terrasse de la Philharmonie de l’Elbe, ce superbe bâtiment de verre et d’acier inauguré en début d’année, offrant par beau temps une vue jusqu’à la mer. Vendredi soir, les hôtes du G20 seront brièvement restés sur la terrasse de la Philharmonie, qui offrait ce jour-là une vue imprenable sur les échauffourées opposant autonomes des «Black Blocs» aux forces de l’ordre et sur les volutes de fumée dégagées par les carcasses de voitures calcinées.

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Deux jours après la fin du sommet, Hambourg a la gueule de bois… Les hélicoptères ont cessé de vrombir au-dessus de la ville, après trois jours de quasi-état d’urgence. Le bilan du sommet du G20, qui s’est tenu dans la ville de jeudi à samedi, est mitigé. La rencontre, émaillée de graves violences entre forces de l’ordre et extrême gauche, a débouché sur plusieurs compromis annonciateurs de tensions à venir autour du climat ou du commerce mondial.

Loin d’un retour à la normale

A Hambourg, les habitants soufflent. Mais dans le quartier du Schanzenviertel, à quelques centaines de mètres du Centre des congrès où s’est tenu le G20, on est loin du retour à la normale. De nouveaux heurts y ont éclaté samedi soir. Les rues de ce quartier alternatif, aux façades et aux portes cochères couvertes de tags, d’affiches et de graffitis jusqu’à hauteur d’homme, peinent à retrouver le calme. Armés de balais, les habitants déblaient des monceaux de verre brisé, entassent les pavés arrachés aux trottoirs, et portent vers d’immenses conteneurs déposés par les services de la voirie les vélos calcinés et les restes des bancs et des tables des terrasses de café. A l’angle des rues Schulterblatt et Eiffelstrasse, le goudron brûlé témoigne que, là aussi, les casseurs ont incendié des barricades.

A quelques rues de là, les sept salariés du supermarché Rewe, abattus, montent la garde devant les ruines de leur magasin. La grille de métal de la supérette a été forcée, les vitres brisées. Plus un article dans les étalages du magasin, pillé et brûlé. Deux poireaux ont été abandonnés à la caisse. Pour les sept vendeurs, le bilan du G20 sera la mise au chômage. Helge, un psychologue de 49 ans, vit dans le quartier depuis 20 ans. «Ça a commencé vendredi avec les barricades vers 21h30.»

«Les flics protègent les gens du G20»

«Et il a fallu attendre au moins deux ou trois heures avant que la police intervienne, raconte-t-il avec colère. Les flics, ils protègent les gens du G20. Mais ils nous ont complètement abandonnés. Ceux qui ont fait ça, ils venaient de toute l’Allemagne, et de l’étranger. Ça parlait italien, anglais… Ici, on a l’habitude des 1er Mai musclés. Mais ça, on n’avait jamais vu. Le G20 a attiré les casseurs.» Des casseurs qui ont choisi avec soin leurs cibles «capitalistes». Dans le Schanzenviertel, plus un distributeur de billets ou un parcmètre ne fonctionne, et le mobilier urbain est en ruine.

Hambourg, réputée ouverte et tolérante, est sous le choc. Jusqu’au pillage des magasins, l’opinion était plutôt du côté des manifestants, comme en témoignent les draps peints accrochés aux façades de très nombreux immeubles de la ville. Les déclarations de certains leaders du mouvement local d’extrême gauche – comme Andreas Beuth, avocat et pilier de la scène autonome autour du Rote Flora – ont renforcé le malaise. Andreas Beuth a visiblement du mal à se positionner face à l’explosion de violence des dernières nuits. «Ils auraient dû s’attaquer aux quartiers des riches, à Blankenese ou Pöseldorf. Ici, on a du mal à comprendre qu’ils s’en soient pris à leur propre quartier, à leurs magasins, là où nous, les autonomes, nous vivons et faisons nos courses.»

Investissement justifié?

A l’heure des bilans, se pose plus que jamais la question de savoir si les résultats obtenus à la table des négociations justifient les sommes engagées (plus de 300 millions d’euros pour l’organisation du G20), le bilan de près de 500 policiers blessés et près de 300 arrestations, et les dégâts matériels considérables liés aux échauffourées.

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Angela Merkel, saluée par ses hôtes pour ses talents de modératrice, est parvenue à éviter l’isolement total des Etats-Unis que redoutaient les puissances occidentales. Mais, dans le communiqué final, il n’y a guère que la lutte contre le financement du terrorisme qui fasse l’unanimité. Le compromis de façade arraché sur le commerce international – qui d’un côté réaffirme la lutte contre le protectionnisme et de l’autre autorise à se défendre contre les pratiques commerciales déloyales – promet de futurs bras de fer entre Américains, Chinois et Européens, notamment autour de la surproduction d’acier.

En amont du sommet, l’Union européenne avait eu des mots particulièrement durs pour tenter de dissuader Donald Trump d’ériger des barrières douanières autour de l’acier américain. Le dossier n’a pas été débattu en détail à Hambourg. Mais Bruxelles assure avoir déjà préparé sa riposte si Washington mettait ses menaces à exécution.

Le front climatique se fissure

Quant au front uni des 19 sur l’Accord de Paris sur le climat – qui isole les Etats-Unis –, il commence déjà à se fissurer. Dimanche, la Turquie d’Erdogan a menacé à son tour de suivre l’exemple américain et de ne pas le ratifier. Le président français, Emmanuel Macron, parlant de «sommet de transition», promet une nouvelle réunion climat pour le 12 décembre à Paris pour défendre les acquis de l’Accord de Paris menacé.

Ce G20, le plus tendu de l’histoire, restera également marqué par le premier entretien Poutine-Trump, qui aura duré deux heures et demie au lieu des trente minutes prévues, et qui pourrait annoncer une détente des relations entre les deux pays.

Angela Merkel comptait sur le G20 pour distancer son challenger social-démocrate, Martin Schulz. A trois mois des élections, le bilan contesté du G20 s’est invité dans la campagne électorale allemande. La presse populaire et l’opposition reprochent à la chancelière le choix de Hambourg pour y organiser le sommet, les failles supposées du dispositif de sécurité et le bilan fragile des entretiens.