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Après le «grand débat national», la France a besoin de changement «radical»

Le premier ministre français, Edouard Philippe, est intervenu lundi à Paris en clôture de la présentation des conclusions du «grand débat national». Il n’a pas esquissé les réponses qu’Emmanuel Macron donnera vers la mi-avril. Mais il a terminé sur un constat: «Hésiter serait une faute. Le besoin de changement est radical»

Et maintenant, place aux changements! Sans reprendre thème par thème les conclusions du «grand débat national» présentées ce lundi matin à Paris après plus de deux mois d’échanges, de contributions écrites (les fameux «cahiers de doléances» ouverts dans les mairies) et de débats, le premier ministre français, Edouard Philippe, a fixé un cap qui pourrait bien s’avérer très difficile à tenir au cours de l’actuel quinquennat présidentiel: «Hésiter serait une faute. Le besoin de changement est radical. La frilosité serait impardonnable.» Un avant-goût de décisions a priori tranchées, sur lesquelles le chef de l’Etat français, Emmanuel Macron, devrait donner des indications à partir de la mi-avril. Mardi et mercredi, des pistes législatives seront sans doute évoquées par le chef du gouvernement attendu respectivement à l’Assemblée nationale, puis au Sénat.

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Sur le fond, le compte rendu officiel du «grand débat national» par les garants de ce processus n’a pas comporté de surprises majeures. Après 1,9 million de contributions en ligne, plus de 16 000 cahiers citoyens ouverts dans les communes, 10 000 réunions locales et plus de 629 000 pages dactylographiées ou manuscrites – coût total de l’opération: environ 12 millions d’euros –, le principal acquis de cette consultation lancée en raison de la contestation des «gilets jaunes» porte sur le déséquilibre entre le train de vie de l’Etat, l’assommoir fiscal français et le pouvoir d’achat. 75% des répondants se disent favorables à la réduction de la dépense publique et, en premier lieu, des dépenses de l’Etat.

34,7% jugent que l’impôt sur le revenu devrait être payé par tous (alors que six Français sur dix ne le paient pas); 28,2% qu’il faut réformer et simplifier la fiscalité et 24,8% qu’il faut baisser les prélèvements obligatoires (avec des prélèvements à hauteur de 46,2% du PIB, la France détient le record au sein des pays riches de l’OCDE, qui doit justement rendre mardi son rapport annuel sur l’économie française). 58% des Français consultés lors du «grand débat» refusent l’idée d’un nouvel impôt destiné à encourager des comportements bénéfiques à la collectivité, comme la fiscalité écologique. Fait étonnant: le retour de l’impôt sur la fortune, revendication clé des «gilets jaunes» n’a été évoqué que par 10% des répondants.

Dysfonctionnements des services publics

La deuxième leçon de cet exercice qu’Edouard Philippe a qualifié de «grand moment de démocratie participative» porte sur les dysfonctionnements des services publics. Le premier ministre français a résumé ce constat en une formule choc: «Le service aux usagers doit primer.» De fait, le constat fait lors des milliers de réunions publiques dont les comptes rendus sont disponibles sur le site du «grand débat» est que l’Etat, sous toutes ses formes, ne répond plus aux attentes de la population.

86% des répondants estiment qu’il y a trop d’échelons administratifs dans ce que le chef du gouvernement a lui-même désigné comme «le millefeuille administratif». Plus grave: 49% disent avoir déjà renoncé à des droits ou à des allocations en raison de démarches administratives trop complexes. Ironie toutefois: les cibles de cette colère populaire sont moins les administrations que les élus nationaux, perçus comme inutiles. 86% des répondants sont favorables à la diminution du nombre de parlementaires et 69% désirent que les votes blancs soient comptabilisés. 42% se prononcent en faveur d’un élargissement des mécanismes actuels de référendums sans pour autant souscrire au référendum d’initiative citoyenne, le RIC des «gilets jaunes». Ce dernier (RIC) n’obtient que 5,8% d’avis favorables.

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Moralité: «Nous ne sommes pas parvenus à réconcilier les Français avec ceux qui les dirigent», a reconnu Edouard Philippe pour lequel «il faut apprendre à gouverner avec la défiance». Le premier ministre, promoteur de la limitation à 80 km/h dans les zones rurales au nom de la sécurité routière, sait qu’il est au banc des accusés en raison de l’impopularité de cette mesure entrée en vigueur en août 2018: «Je voulais sauver des vies et l’on m’a accusé de vouloir remplir les caisses», s’est-il défendu. La multiplication des radars routiers et des contraventions est l’un des griefs récurrents des «gilets jaunes», qui ont détruit, au fil de leurs 21 samedis de manifestations, de nombreuses installations, radars, caméras ou péages.

«Tolérance fiscale zéro»

Pour résumer le propos de ce «grand débat» dont toutes les données seront disponibles et accessibles, Edouard Philippe a mis en avant quatre exigences. La première porte sur la «tolérance fiscale zéro» qui, selon lui, va obliger «à baisser plus vite les impôts», chantier souvent évoqué et jamais vraiment entrepris, compte tenu des contraintes en matière de dette et de déficit publics. Seconde exigence: le besoin de fraternité qui a permis au chef du gouvernement d’évoquer une réalité souvent vécue sur les «ronds-points» et sur les lieux de manifestation des «gilets jaunes», à savoir le sentiment d’isolement et d’abandon qui s’est installé dans les régions «périphériques» éloignées des métropoles.

«On ne se voit plus, on ne se parle plus», a-t-il poursuivi, en insistant sur une réalité elle aussi révélée par les manifestations chaque samedi: les demandes spécifiques des femmes isolées, souvent aux prises avec les pères de leurs enfants qui ne paient pas leur pension alimentaire. Edouard Philippe a aussi mentionné le cas des employées du secteur de la santé et des maisons de retraite. Lors de notre enquête auprès des Suisses de France parue en février dans Le Temps, la question des femmes isolées était régulièrement citée comme une particularité sociale de l’Hexagone, et un carburant des colères locales.

Les deux dernières exigences évoquées par Edouard Philippe sont «l’exigence démocratique» et «l’urgence climatique», preuve selon lui que les Français assument la nécessité d’une transition écologique. Attention toutefois: deux bémols importants ont aussi été évoqués lors des interventions matinales. Le premier est le fait que, malgré la participation importante, les Français mobilisés par le «grand débat» ont un profil différent des «gilets jaunes» (plus socialement intégrés, plus âgés, d’un meilleur niveau d’études).

Lire enfin: Grand débat: les contradictions françaises

Le second est le fait qu’un certain nombre de décisions demandées risquent d’être compliquées par les contraintes économiques et financières françaises, dans un contexte où la croissance devrait plafonner à 1,4% en 2019. «L’heure est maintenant celle des compromis démocratiques», a risqué Edouard Philippe ce lundi. Or le mot «compromis» ne figure guère dans les doléances des Français, demandeurs d’actions rapides, de clarté sur leur mise en œuvre et d’obligations de résultat.


«La partie la plus facile du «grand débat» vient de s’achever»

Pour le politologue Roland Cayrol, auteur du «Président sur la corde raide», la sortie de la crise politique française actuelle nécessitera bien plus qu’une capacité d’écoute

Le titre de son dernier livre dit la difficulté de l’exercice et les complications qui attendent Emmanuel Macron au sortir du «grand débat national». Dans Le président sur la corde raide (Calmann-Lévy), Roland Cayrol dresse le portrait d’un chef de l’Etat de moins en moins maître du jeu politique. Entretien

Le Temps: Quel bilan tirez-vous de ce «grand débat national» au-delà des chiffres sur la participation et sur le nombre impressionnant de cahiers de doléances?

Roland Cayrol: Ce «grand débat» a permis aux Français, en tout cas à une partie d’entre eux, de se parler et d’échanger. C’est déjà un progrès. Un certain nombre de problèmes sont sur la table, et il sera difficile de les éluder. L’exercice, en revanche, est loin d’être représentatif des aspirations de toute la population. Les jeunes ont boudé les débats. Ceux qui ont participé étaient plutôt des habitués de la parole publique, avec une forte pondération de retraités. Il faut prendre garde à ne pas en faire l’unique baromètre du pays réel. Reste le problème auquel fait face maintenant le gouvernement: une montagne d’avis et d’opinions. De quoi va-t-elle accoucher? Cette question est encore loin d’être résolue.

La première manche a été un succès, mais la partie n’est pas jouée…

La partie qui vient de s’achever était la plus facile. C’était en quelque sorte la partie technique. Faire parler les gens, faire remonter les informations, trier dans le flot de remarques et de doléances… Tout ça, pardon, mais plein de gens savent le faire. La difficulté va être d’en extraire des décisions à la fois compréhensibles par tous et qui répondent aux préoccupations immédiates des Français. Plus dur encore: Emmanuel Macron va devoir expliquer pourquoi il n’accepte pas telle ou telle réforme. S’il écarte des mesures fiscales, il devra le justifier. D’un côté, le président doit manger son chapeau et accepter des mesures d’urgence. De l’autre, il doit répéter aux Français que l’on ne peut pas faire n’importe quoi. Parce que l’Europe, parce que l’Etat de droit, parce que les finances publiques…

Sortir de la crise, c’est aussi – peut-être – revenir vers le peuple. Référendum? dissolution de l’Assemblée?

Ni l’un ni l’autre selon moi. C’est trop dangereux politiquement car de toute façon, le «dégagisme» l’emportera et les électeurs voteront pour ou contre Macron. Je ne crois ni au référendum ni à la dissolution. Le président devra prendre des mesures concrètes, par exemple sur le plan fiscal, et maintenir le cap. Les Français attendent qu’il fixe le cap à cinq ou dix ans. Il s’est investi plus que de raison dans ce débat. Il en a fait «son» débat. Il doit par conséquent montrer qu’il pilote bien l’avion France et qu’il sait où il va. Le «Grand débat» ne peut pas devenir la boussole du quinquennat. Il doit rester ce qu’il est: un indicateur important des préoccupations du moment.

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