Sur le boulevard du 30 juin qui coupe de part en part la capitale Kinshasa, le grand bâtiment gris de la Commission électorale indépendante (CEI) est à l'image du pays: usé par les années de laissez-aller, crasseux à tous les étages et agité par une effervescence à la limite du grand bazar. C'est pourtant là que le 30 juillet prochain, l'embryon d'un nouveau Congo verra ou non le jour. Une fois recueillis les votes des 28 millions d'électeurs dans les 40000 bureaux de vote éparpillés sur ce vaste territoire dépourvu d'infrastructures, le président de la CEI, l'abbé Malou Malou, aura la lourde charge d'annoncer qui, parmi les 33 candidats à l'élection présidentielle, aura reçu le plus de voix.

L'événement s'annonce majeur. La communauté internationale, engagée en République démocratique du Congo (RDC) avec ses 17000 Casques bleus de la Mission des Nations unies (la Monuc) a fait de ce scrutin présidentiel et législatif le point d'orgue de son intervention. Les 18 et 19 décembre dernier, l'approbation de la nouvelle Constitution congolaise par référendum à plus de 80% a redonné à la population victime de la guerre un semblant de citoyenneté. En brousse, les nouvelles cartes électorales ont été accueillies comme le signe d'une renaissance: «Ceux qui prédisaient l'échec du scrutin se sont lourdement trompés, se souvient Yves Renard, le rédacteur en chef de radio Okapi, la station officielle de l'ONU gérée par la fondation suisse Hirondelle. Les Congolais attendent les élections. Ils veulent du changement. Ils y croient et ont beaucoup d'espoir. Peut-être trop d'ailleurs...»

Dépositaire de cet espoir, l'abbé Malou Malou et sa Commission électorale indépendante ont en effet des raisons de s'inquiéter. Nommé à ce poste très sensible à l'issue de l'accord de paix d'octobre 2002 à Pretoria (Afrique du Sud), ce prêtre catholique et professeur de science politique à l'Université de Butembu (Nord Kivu) doit déjà faire face à une campagne de dénigrement dans la presse. Mais il sait surtout que tout dépendra, sur le terrain, des conditions de sécurité. Trente-cinq millions de dollars - sur un budget électoral de 430 millions - seront dépensés pour le seul transport des urnes et des bulletins à l'intérieur du pays. L'opération, à elle seule, durera trente-six jours. Mais comment s'assurer que ces camions, bateaux ou hélicos ne seront pas attaqués? Comment faire pour éviter que dans un pays infesté de bandes armées, les 2000000 agents électoraux ne deviennent pas des cibles? «Mon inquiétude est à l'Est explique l'abbé, le doigt sur la carte de l'immense Congo. Ituri, Nord-Kivu, Sud-Kivu, Nord-Katanga: c'est là que tout va se jouer. Ce sera les urnes contre les armes...» Jugement confirmé par les faits: lundi, un Casque bleu népalais a été tué en Ituri où les milices tribales s'affrontent.

Le chaudron électoral congolais est d'autant plus en ébullition que le scrutin du 30 juillet est lesté d'intérêts financiers. Yves Renard, de Radio Okapi, le reconnaît: «La politique ici, c'est d'abord l'exercice du pouvoir. Or celui-ci peut rapporter beaucoup.» Un exemple de collusion a ainsi été donné récemment dans la province minière du Katanga, fief de l'actuel chef de l'Etat Joseph Kabila. Un rapport sur l'exploitation minière sauvage en vigueur dans la région a publié une lettre du parti présidentiel, le Parti du peuple pour la reconstruction et la démocratie (PPRD), saluant «les contributions spéciales» de toute une série d'entreprises connues pour leurs abus*. Autre souci: l'armée qui, malgré le processus de «brassage» en cours visant à intégrer les ex-rebelles, demeure, selon Ross Mountain, le numéro deux de la Monuc, «plus un problème qu'un atout».

La campagne électorale, qui démarre officiellement le 29 juin, pourrait aussi être l'occasion de tous les dérapages. Notamment si les ex-chefs de guerre - qui aujourd'hui se partagent le pouvoir dans le gouvernement d'union nationale, mais sont tous candidats à la présidence - commencent à attaquer Joseph Kabila, qui a grandi en Tanzanie, sur sa «congolité douteuse». Un refrain ethnique assuré d'être entendu à Kinshasa, capitale compliquée à gérer pour ce président swahiliphone et anglophone qui parle mal les deux langues du cru: le lingala et le français.

«La bataille des mots sera le test», confirme Véron Kongo, journaliste au quotidien Le Potentiel. Les regards se tournent en particulier vers le vice-président Jean-Pierre Bemba, originaire de l'Equateur, favori des ex-partisans de Mobutu et défendu par des troupes solidement armées disposées près de Kinshasa. Bemba pour qui le scrutin présidentiel a aussi valeur de bouclier. Les enquêteurs de la Cour pénale internationale s'intéressent en effet aux exactions qu'il est soupçonné d'avoir commis durant la guerre. Sa défaite à la présidentielle pourrait être suivi par son inculpation par la CPI.

*«L'Etat contre le peuple» à consulter sur http://www.niza.nl

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