Il y avait déjà la «hockey mum», cette représentante de la classe moyenne, gouverneure de l'Alaska à ses heures perdues, censée ramener la campagne au niveau de «l'Amérique réelle». Mais ce n'était pas encore assez. La prétendante à la vice-présidence, Sarah Palin, a dû faire de la place à plus vrai qu'elle. Voici venu le tour de «Joe le plombier». Le citant une vingtaine de fois, John McCain en a fait le personnage central du dernier débat qui l'opposait à Barack Obama (LT du 17.10.08). Depuis lors, les journalistes américains sont partis à la chasse à cette nouvelle icône. Et, surprise: ce qu'ils découvrent n'est pas forcément à l'avantage du candidat républicain.

Fort opportunément, «Joe le plombier» avait croisé la route de Barack Obama deux jours avant le débat télévisé de mercredi dernier. Crâne rasé et pose assurée, il avait interpellé le démocrate de passage dans l'Ohio: «J'ai l'intention de racheter la compagnie pour laquelle je travaille. Or, elle fait entre 250000 et 280 000 dollars de chiffre d'affaires. Avec votre plan, je paierai plus d'impôts, n'est-ce pas?» Barack Obama avait longuement répondu à la question. Son plan prévoit effectivement de taxer davantage les revenus supérieurs à 250000 dollars. Selon lui, 95% des Américains ne seront pas touchés par cette mesure. Et, même s'il devra verser plus d'impôts, «Joe» aura davantage de clients, du fait de la baisse quasi générale des impôts promise. «Tout le monde y gagnera, assurait-il. Nous devons redistribuer la richesse» du pays.

Le soir même, «Joe le plombier» devenait la coqueluche de certains médias conservateurs, dont Fox News qui le transformaient en victime du «socialisme» qui menace les Etats-Unis. Puis John McCain, durant le débat, s'adressait directement à lui, les yeux dans les yeux: «Joe, Barack Obama veut redistribuer ta richesse dans les parages.»

La soudaine irruption de ce plombier semble presque trop belle pour être vraie. Les caméras de tout le pays se sont précipitées dans la ville de Toledo pour rencontrer ce personnage devenu en un tournemain l'arme secrète de la campagne républicaine. Or qu'ont-ils découvert? «Joe», d'abord, ne s'appelle pas Joe mais Samuel Wurzelbacher. Il exerce bien comme plombier, mais il n'a suivi aucun apprentissage et n'est donc pas considéré comme membre de la profession par l'organisation des plombiers de l'Ohio qui, au demeurant, a appelé à voter pour Barack Obama.

Même trajectoire que Sarah?

Plus frappant encore: jusqu'ici, Samuel Wurzelbacher n'avait jamais affiché le souhait de racheter son entreprise à son patron. Le plombier, qui se présentait comme un électeur indépendant, a toujours voté républicain, montrent les archives du comté. L'homme a aussi des arriérés non payés en matières d'impôts. Dans une interview qu'il a accordée par la suite, il a expliqué qu'il était opposé à tout système de sécurité sociale qu'il qualifiait de «farce».

«Joe le plombier va avoir la même trajectoire que Sarah Palin», en est venu à dire Thomas Mann, un chercheur de la Washington Brookings Institution, en faisant référence au passage à vide que connaît la colistière de McCain après être devenue la sensation de la campagne républicaine. «Sauf que pour Joe, cela va se faire en quelques heures plutôt qu'en quelques semaines.»

Il y a aux Etats-Unis 27,2 millions de petites entreprises, selon les chiffres de l'administration. Mais la très grande partie de celles-ci n'ont qu'un seul employé, leur patron, et leurs revenus sont bien inférieurs aux 250000 dollars fixés par le plan d'Obama. «Des millions d'Américains sont dans la même situation que Joe le plombier», assurait McCain lors du débat. Ils rêvent sans doute de l'être. Mais dans la crise économique actuelle, «Joe» est surtout un mirage pour l'écrasante majorité des Américains.