Le ton monte chaque jour entre Ankara et Téhéran. «Nous voulons que l'Iran cesse d'accueillir le PKK les bras ouverts», a lancé dimanche le premier ministre turc Bülent Ecevit. Avant d'ajouter qu'en matière de soutien aux rebelles kurdes d'Abdullah Öcalan, «l'Iran a récemment presque remplacé la Syrie, et cela nous dérange beaucoup».

L'Iran, qui récuse tout soutien au PKK, a dénoncé deux violations de son territoire la semaine dernière. Dimanche 18 juillet, des avions turcs auraient, selon Téhéran, attaqué une caserne de pasdarans (gardiens de la Révolution) à Piranshar, à la frontière entre l'Iran et l'Irak, faisant cinq morts et onze blessés. La Turquie avait à peine démenti toute intrusion dans l'espace aérien iranien que Téhéran accusait de nouveau Ankara, jeudi 22 juillet, d'une seconde attaque, terrestre cette fois, dans la région de Qatour. «Huit soldats turcs ont pénétré en territoire iranien, indiquait samedi le quotidien Kayhan, proche des ultraconservateurs et des services secrets. Deux soldats turcs ont été faits prisonniers, les autres ont réussi à s'enfuir.» Depuis plusieurs années, la Turquie a pris l'habitude de poursuivre les rebelles kurdes par-delà la frontière irakienne, et parfois iranienne.

Bülent Ecevit reconnaissait dimanche que deux hommes manquaient à l'appel. «Mais on ne va pas envahir l'Iran avec deux soldats, a-t-il déclaré à l'agence officielle Anatolia. C'est clair qu'il y a là une erreur.» Les Iraniens ne l'entendent pas de cette oreille et les réactions sont plutôt agressives. Alors que le Ministère des affaires étrangères convoquait par trois fois le chargé d'affaires turc pour réclamer des excuses et des dédommagements matériels, la commission de politique étrangère du parlement iranien exigeait des représailles militaires. Les journaux conservateurs, eux, parlent d'invasion turque et veulent aussi de l'action.

Voilà qui ne fait qu'ajouter aux relations tendues des deux grands voisins. Outre la question des guerriers kurdes du PKK, les derniers mois ont vu l'Iran et la Turquie se prendre de bec sur le foulard que la députée islamiste turque Merve Kavakci entendait porter au parlement. Lors d'un sermon du vendredi, l'ayatollah Jannati avait accusé la Turquie d'être devenue sectaire pour faire un cas pareil d'un mètre carré de foulard en soie. La députée turque, accusée par son gouvernement d'être à la solde des Iraniens, avait répondu à l'ayatollah de se mêler de ce qui le regardait. Au même moment, vers la mi-mai, Téhéran accusait les forces turques d'avoir enlevé et exécuté sept citoyens iraniens près de la frontière, un incident démenti par Ankara. En toile de fond, il y a bien sûr la coopération militaire croissante entre la Turquie et Israël, pays qui reste pour l'Iran l'ennemi absolu des musulmans. De son côté, la Turquie s'interroge sur un accord militaire qui serait en cours de négociation entre l'Iran et la Grèce.

«Aucun des deux pays n'a intérêt à un conflit ouvert, analyse un diplomate occidental en poste à Téhéran. Mais des petits incidents de frontière peuvent être utiles de part et d'autre.» L'Iran, pour commencer, est soupçonné d'avoir exagéré l'attaque aérienne de dimanche dernier, afin de détourner l'attention des manifestations d'étudiants qui venaient d'être réprimées et dans lesquelles, d'ailleurs, la justice iranienne a vu «l'œuvre de mains invisibles turques, sionistes et américaines».

La Turquie, de son côté, se sentirait seule et désireuse d'attirer l'attention de Washington. «La menace augmente à ses frontières et le soutien de ses alliés faiblit», estime Stratfor, l'agence américaine d'analyses stratégiques. L'Arménie et la Syrie sont en effet en train d'acquérir des armes russes dernier cri et la Grèce milite pour que Chypre en reçoive aussi. D'autre part, Ankara craint de perdre de l'intérêt aux yeux des Israéliens si le nouveau premier ministre Ehud Barak négocie vraiment avec la Syrie. Enfin, l'Otan, dont la Turquie est membre, soigne en ce moment ses relations avec la Grèce, dont la sensibilité orthodoxe a été heurtée par l'intervention au Kosovo.