«D’un Kim à l’autre», écrivons-nous ce mardi matin dans Le Temps. Mais reconnaissons que la Tribune de Genève a trouvé mieux pour son éditorial du jour: «Après Kim et Kim, que fera Kim?» Question de susciter un vague espoir: «Fort du parasol de la Chine et de la bienveillance de la Russie, Pyongyang a roulé des mécaniques, nucléaires, comme une statue immuable dans un univers en perpétuel mouvement. Il est possible que Jong-un ait appris que le monde bouge et qu’il doit préparer son pays aux lendemains. Comme le dernier des Kim au pouvoir.»

Quoi qu’il en soit, Pékin appelle le peuple nord-coréen à s’unir derrière son nouveau leader, Kim Jong-un, tandis que la télévision nord-coréenne vient de montrer pour la première fois le corps de l’ancien dirigeant Kim Jong-il, dans un cercueil de verre entouré d’un parterre de fleurs rouges et blanches et entouré de plusieurs responsables du parti au pouvoir, dont son fameux fils cadet, visage poupin mais jeune homme promis pour le moment à un grand destin. Tandis que la secrétaire d’Etat américaine se dit très inquiète pour la population nord-coréenne: «Nos pensées et nos prières sont avec eux en ces temps difficiles.» Tout comme celles de l’ami cubain, qui vient de décréter trois jours de deuil national dans les Caraïbes…

Les médias nord-coréens ont, quant à eux, attribué mardi de nouveaux termes honorifiques au dirigeant du pays, Kim Jong-un. Un signe semblant attester d’une accélération de la transition après la mort de son père. La télévision d’Etat et l’agence de presse officielle KCNA ont fait référence au «grand» et «respecté» «camarade Kim Jong-un», appelant le peuple à s’unir autour du nouveau chef: «A l’avant-garde de la révolution se tient le camarade Kim Jong-un, grand successeur de la révolution» et «inébranlable pilier spirituel et idéologique de notre peuple», a souligné KCNA.

Une dépêche de l’Agence France-Presse notamment publiée par Le Figaro dit que «les médias officiels nord-coréens, instrument de la propagande du régime stalinien, font toujours unanimement état de la «tristesse indescriptible» des Nord-Coréens: «Ils n’essaient même pas de sécher leurs larmes, ils se tordent de douleur et de désespoir tant la perte est lourde», relate KCNA. La télévision d’Etat a aussi montré des membres éplorés du Parti: «Je n’arrive pas à y croire. Comment peut-il nous laisser? Qu’est-ce qu’on doit faire?», s’interroge l’un d’eux, le regard perdu dans le vide. «Il a fait tellement de choses pour rendre nos vies meilleures et il est parti comme ça», se lamente un autre.

Ce dernier est comme tétanisé dans son ignorance. Son ignorance du monde extérieur à ce pays «où Internet n’existe pas», selon l’enquête très fouillée menée par le site Commentcamarche.net. Du moins pour le simple pékin, car le régime, lui, a appris à instrumentaliser le Web. Selon Reporters sans frontières, il en profite «comme caisse de résonance de ses tensions avec la Corée du Sud». De Twitter (10 000 abonnés) à YouTube – où l’on peut voir des vidéos proprement hallucinantes, le régime s’investit sur les réseaux sociaux, sous le nom «Uriminzokkiri» («notre nation» en coréen). Une «virulente propagande» qui «qualifie par exemple Hillary Clinton de «ministre en jupe» ou l’ancien ministre de la Défense sud-coréen de «chien servile» de son «maître américain». En ce sens, le régime s’est doté d’«une armée de hackers» chargée de destruction de sites, d’espionnage…»

Comme toujours en pareil cas, dans un régime où la censure règne en maîtresse, c’est Courrier international qui fait le meilleur boulot, en proposant plusieurs articles traduits, souvent inaccessibles pour nous. Dans le quotidien sud-coréen Chosun Ilbo, par exemple, on considère la disparition de Kim Jong-il comme «une bonne nouvelle, lorsqu’on pense à tous ces Nord-Coréens qui meurent de faim». Une idée que l’on retrouve sous la plume du célèbre journaliste chinois Zhang Wen, qui annonce sur son blog «l’effondrement inévitable de la Corée du Nord», «n’en déplaise aux alliés chinois et russes». Tandis que de son côté, un chercheur de Séoul qui milite pour la réunification de la péninsule explique, dans les colonnes de Hankyoreh, qu’«en raison des funérailles et parce que le nouveau régime aura besoin de temps, Pyongyang devrait rester calme durant un certain temps. Cependant, les luttes de pouvoir «en coulisses» pourraient conduire à des provocations envers les pays étrangers», dont aucun n’a d’ailleurs été invité aux funérailles du 28 décembre prochain.

Le gouvernement de Corée du Sud a aussi présenté mardi ses condoléances au peuple de Corée du Nord, en ajoutant qu’il n’enverrait aucun représentant officiel aux obsèques, selon le ministre sud-coréen à la Réunification, Yu Woo- Ik. «Nous n’envoyons aucune délégation gouvernementale, mais les familles de l’ancien président Kim Dae-Jung et de l’ancien président du groupe Hyundai Chung Mong-Hun seront autorisées à se rendre au Nord» pour les obsèques, a-t-il précisé.

«La mort soudaine du dirigeant nord-coréen intervient alors que le pays est au milieu du gué, essayant de se dégager de son isolement international et de redresser une économie moribonde, explique pour sa part Le Monde. Elle se produit à la veille des célébrations, le 15 avril 2012, du centième anniversaire de la naissance du «père fondateur» de la nation, Kim Il-sung, mort en 1994, qui doivent marquer l’avènement d’un «pays fort et prospère» et auxquelles se préparait Pyongyang, en proie depuis des mois à de grands travaux, et alors que le processus de succession de Kim Jong-il […] est à peine commencé.» La Croix en évoque les conséquences régionales en Asie, de manière détaillée et très documentée.

Un peu inquiétant, non? Mais de toute manière, «ce qui est à surveiller de près, c’est la façon dont le «grand frère chinois» va intervenir dans cette affaire», note le journal japonais Nihon Keizai Shimbun, dont on peut lire des extraits en anglais moyennant paiement: «Le manque d’expérience de Kim Jong-un, écrit-il, conduira sans doute à mettre le pouvoir entre les mains d’une poignée de hauts dirigeants» et «cela pourrait déstabiliser le pays». The Economist pense aussi qu’il y aura sans doute une période de régence, tant les qualifications de Kim junior laissent à désirer.

On sait enfin, dans ce contexte tendu, que «la Chine se dit prête à envoyer ses troupes n’importe quand si Pyongyang en fait la demande». Ce, après que le président Hu Jintao, selon Radio Chine internationale, a envoyé lundi un message de condoléances fleuri: «Nous sommes choqués d’apprendre le décès du camarade Kim Jong-il, secrétaire général du Parti du Travail de Corée (PTC), président du Comité de la Défense nationale et commandant suprême de l’Armée populaire de Corée, et nous exprimons par la présente nos condoléances sincères pour son décès et envoyons nos salutations amicales au peuple de la RPDC.»