Après l'Adjarie, l'Ossétie du Sud. Un mois après avoir repris le contrôle du territoire autonome à l'ouest du pays, le président géorgien Mikhaïl Saakachvili s'apprêterait-il à faire de même avec la région séparatiste du nord? Telle est la question que les observateurs, à Moscou et à Tbilissi, se posent depuis qu'en début de semaine le jeune révolutionnaire devenu chef d'Etat a envoyé des troupes d'élite et des hélicoptères à la «frontière» avec l'Ossétie du Sud. Une région de quelque 100 000 habitants autoproclamée «république» qui, depuis la fin des conflits armés du début des années 1990, bénéficie d'une indépendance de facto mais non reconnue internationalement. Pro-Moscou, ses dirigeants souhaitent la rattacher à la Fédération de Russie. D'autant plus que le rouble y est déjà la monnaie courante et que des forces d'interposition russes y sont stationnées.

Pour justifier l'envoi de troupes sur cette frontière, les autorités de Tbilissi ont assuré vouloir défendre quatre postes de contrôle géorgiens mis en place pour lutter contre la contrebande. Une justification militaro-économique qui rappelle celle avancée par Mikhaïl Saakachvili lorsqu'au début du mois de mai, il avait repris le contrôle de Batoumi, le port d'Adjarie aux abondantes activités commerciales.

Depuis ce premier succès, le président a répété qu'il chercherait à restaurer l'intégrité territoriale de l'ensemble du pays, visant donc les autres régions séparatistes d'Abkhazie et d'Ossétie du Sud. Il n'est donc pas surprenant qu'Edouard Kokoity, le dirigeant ossète, ait vivement réagi à cette manœuvre, parlant de «provocation» et se déclarant prêt à «recourir à l'usage de la force». Un langage guerrier qui fait écho à celui utilisé par Aslan Abachidzé, le leader adjare, quelques jours avant son exil forcé en Russie…

Un accord a finalement été négocié avec le commandement russe des forces d'interposition sur le maintien des quatre postes de contrôle. Et les troupes géorgiennes se sont retirées. Mais, quelques heures plus tard, de nouvelles tensions sont apparues lorsque Sandra Roelofs, l'épouse de Mikhaïl Saakachvili, a essayé de traverser le territoire ossète pour se rendre à une cérémonie officielle dans une ville à dominante géorgienne. A l'aller comme au retour, son cortège a été arrêté et le voyage a dû se faire en hélicoptère. Une fois encore, ce scénario rappelle celui de l'Adjarie: le président s'était lui-même vu interdir l'accès à la région en mars, après quoi un premier accord avait été négocié pour apaiser les tensions.

Comme le mois dernier, les dernières gesticulations militaires ont provoqué des échanges de diatribes entre Moscou et Tbilissi. «De telles actions peuvent au bout du compte conduire aux conséquences les plus sérieuses et les plus imprévisibles», a prévenu le Ministère russe des affaires étrangères, brandissant la menace «de violence et d'effusion de sang» dont les autorités géorgiennes «porteront l'entière responsabilité». Une déclaration qui a piqué au vif le premier ministre géorgien, Zurab Zhvania. «Nos collègues russes devraient comprendre qu'il s'agit du territoire géorgien», a-t-il répondu. «Personne n'a le droit de dicter à la Géorgie où elle peut installer des postes de contrôle.»

Tout au long de cette nouvelle crise, Mikhaïl Saakachvili et Vladimir Poutine se sont toutefois entretenus, en personne, au téléphone. C'est d'ailleurs au cours d'une de ces conversations que le leader géorgien a annoncé au président russe qu'il venait de nommer un nouveau ministre de l'Economie: Kakha Bendukidze, l'homme d'affaires russe aux origines géorgiennes. Une nomination surprise: c'est l'un des plus puissants chefs d'entreprise, grand avocat de la cause libérale.

Pour relancer l'économie de la Géorgie, où la moitié de la population vit sous le seuil de pauvreté, Kakha Bendukidze a déjà promis des réformes «ultra-libérales», en particulier la privatisation des infrastructures du pays. Les ventes d'une partie du patrimoine géorgien pourraient intéresser de nombreuses entreprises russes – et encourager le Kremlin à accepter l'abandon de quelques territoires autonomes…