Harcèlement

Après l’affaire Weinstein, «plus rien ne sera comme avant»

Cinq semaines après qu’a éclaté l’«affaire Weinstein» dans les médias américains, des femmes du monde entier s’insurgent contre les violences dont elles sont victimes. Pour Geneviève Fraisse, le mot n’est pas trop fort: «C’est une révolte»

Un barrage a cédé. Le déferlement d’accusations de viol, agression et harcèlement sexuel est sans précédent. Depuis les révélations du scandale Harvey Weinstein, le 5 octobre, par le New York Times et le New Yorker, des hommes de pouvoir tombent. Dernier en date? Thierry Marchal-Beck, ex-président du Mouvement des jeunes socialistes français, accusé d’agression et de harcèlement par huit militantes ou cadres du parti dans le quotidien Libération.

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«Je me sens obligée de lui faire une fellation […] pour que cela n’aille pas plus loin», y raconte l’une d’elles. Le PS français vient de réclamer des «suites judiciaires adéquates». Il y a quelques jours, c’était le roi du stand-up américain Louis C.K. qui était mis au ban d’Hollywood, accusé par plusieurs professionnelles de l’audiovisuel de s’être masturbé devant elles, sans leur consentement. Jeudi dernier, 456 comédiennes suédoises dénonçaient également, dans une tribune, le «culte du génie» du septième art scandinave, offrant l’immunité aux prédateurs sexuels, «tant ce qu’ils créent est auréolé d’une haute valeur artistique».

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«Une inversion du rapport de force»

Pour la philosophe Geneviève Fraisse – dont l’ouvrage Du consentement vient d’être réédité, augmenté d’un épilogue: «Et le refus de consentir?» (Seuil) –, cette déferlante «est un événement, un déclencheur, comme le droit à l’avortement des années 70 et comme le mouvement pour la parité des années 90. Nous assistons à une inversion du rapport de force et de la charge de preuve: au lieu que ce soit au plaignant de démontrer ce qu’il dit, c’est à l’accusé de prouver qu’il n’est pas coupable. On le voit avec Pierre Joxe, accusé par Ariane Fornia d’agression sexuelle: il réclame des excuses publiques, mais s’il veut les recevoir, il va devoir passer par la justice pour donner ses preuves. Ariane Fornia a pu s’exprimer parce que le rapport change. On dit partout que les femmes ont libéré la parole, mais non, elles l’ont prise, de façon active et plurielle. C’est une révolte.»

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Mieux, selon la philosophe, le soulèvement s’est produit par la force du récit: «Les femmes ne sont pas seulement dans la dénonciation; elles racontent les détails et restituent leurs pensées. De plus, Harvey Weinstein est tombé par le récit, là où certaines plaintes individuelles auprès de la justice se perdent.» Des récits crus qui laissent depuis un mois le monde en état de sidération devant l’horreur multiple des modes opératoires.

Ainsi, une actrice suédoise confie: «Je devais jouer une scène d’amour avec ce grand acteur. Au cours d’une répétition, il m’a demandé s’il pouvait téter mon sein gorgé de lait (il savait que j’allaitais) tandis qu’il se pressait contre moi, en érection.» La scénariste Kater Gordon a pour sa part confié comment Matthew Weiner, créateur de la série multiprimée Mad Men, avait exigé qu’elle se mette nue parce qu’elle «lui devait le succès».

Introspection biographique inévitable

«Il y a mise en lumière de l’impunité dont jouissaient les agresseurs, poursuit Geneviève Fraisse. Aujourd’hui, les femmes font toutes une introspection biographique et les souvenirs reviennent. L’affaire DSK, par exemple, était un fait divers du XIXe siècle: un homme cherche à abuser de sa bonne. Là, ce sont des femmes indépendantes qui dénoncent des hommes puissants.» Pendant des années, Harvey Weinstein a su museler la presse grâce à son pouvoir et une armée d’espions.

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Parfois même, comme l’a révélé l’histoire, il s’agissait d’une autocensure complice. Et à chaque scandale qui éclate dorénavant, son nouveau lot glaçant de: «On savait»… Ainsi, au PS français, une garde rapprochée avait été constituée pour que Thierry Marchal-Beck «rentre dormir sans déraper». La force de frappe des réseaux sociaux et les millions de #MeToo ont fait sauter ce verrou mortifère.

Au-delà de l'«affaire», un événement politique

«C’est un événement politique, car les institutions sont obligées de suivre, poursuit Geneviève Fraisse. Ainsi, ce ne sont pas les puissants d’Oxford qui ont évincé Tariq Ramadan, mais la colère des étudiants qui les a poussés à le mettre en congé.» A Genève, plusieurs personnalités viennent aussi de lancer un comité de soutien à «celles qui ont osé briser l’omerta». Tandis qu’à Hollywood, c’est le grand ménage. Une procureure de Los Angeles vient même de créer une cellule dédiée à l’avalanche de plaintes.

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«La honte doit changer de camp», affirment depuis longtemps celles qui dénoncent, jeunes féministes en tête, la «culture du viol» qui sévit à l’encontre des femmes dans la société. Et cette force sans précédent des récits permet d’assister désormais à quelques actes de contrition inédits, ici et là. «Ces femmes m’admiraient et j’ai abusé de ce pouvoir de façon irresponsable», a ainsi plaidé Louis C.K. Mais seulement après que son agent et ses producteurs l’ont lâché…

«Quand l’élu Denis Baupin posait avec du rouge à lèvres en «soutien» pour la Journée internationale des droits des femmes, alors qu’il avait harcelé plusieurs assistantes, il était dans l’aveuglement et jouissait d’une impunité totale, souligne Geneviève Fraisse. A présent, les hommes sont interpellés à leur tour, et l’on va assister à un clivage, entre ceux qui ne sont pas prédateurs et les agresseurs, ou ceux qui se sont trouvés complices. Avec cette révolte, les femmes sont en train de dire qu’elles sont de même qualité que les hommes, car le sexisme, avant d’être une discrimination, est une disqualification. Oui, plus rien ne sera comme avant.»


«Tout le monde est concerné»

Pourquoi a-t-il fallu attendre le scandale Harvey Weinstein pour que cette prise de conscience ait lieu? Pourquoi les accusations sont-elles si peu nombreuses en Suisse? Eléonore Lépinard, sociologue et professeure associée en études genre à l’Institut des sciences sociales de l’UNIL, répond à nos questions:

Le Temps:  Comment expliquer que face au déferlement d’accusations aux Etats-Unis, la Suisse semble si silencieuse?

Eléonore Lépinard: Il faut regarder comment l’affaire Weinstein est arrivée aux Etats-Unis. Il a fallu que des journalistes du New York Times enquêtent pendant plusieurs années pour que les choses changent. Quels journalistes en Suisse, ou en France, se mobilisent pour «faire tomber» les puissants? Il est évident que des problèmes similaires de harcèlement existent dans ces pays. Quand la presse s’intéressera de plus près aux victimes, on assistera probablement à cette même libération de la parole.

Pourquoi ce ras-le-bol général a-t-il lieu maintenant, alors que d’autres scandales avant celui-ci auraient pu avoir des conséquences similaires?

Il y a deux éléments cruciaux: les accusatrices sont extrêmement célèbres et suivies, d’une part, et Harvey Weinstein était au sommet de sa gloire, d’autre part, ce qui rend sa chute d’autant plus spectaculaire et médiatique. Prenons le cas de Bill Cosby, 80 ans, également accusé de viol: on avait moins le sentiment de «déboulonner une statue», son cas passait pour une pathologie individuelle. Là, le mode opératoire d’Harvey Weinstein se révèle typique du harcèlement sexuel comme abus de pouvoir.

Quels changements sociaux espérez-vous voir arriver à la suite de cette affaire?

Ce que je trouve intéressant aujourd’hui c'est la prise de parole de certains hommes. Jusqu’à maintenant, on se contentait de se demander ce que devaient faire, ou auraient dû faire les femmes victimes de harcèlement. On s’interrogeait peu sur la complicité de ceux qui savaient et «se serraient les coudes». C’est nouveau, et c’est essentiel, on commence à parler de l’environnement qui permet au harcèlement de voir le jour. On commence enfin à endosser une responsabilité collective: tout le monde est concerné. 

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