S'il est vrai que les symboles comptent autant que la réalité militaire dans le conflit proche-oriental, alors ce week-end aura été décisif. Israéliens et Palestiniens ne sont pas loin, en effet, de penser qu'il a littéralement changé de nature, derrière ses apparences terriblement routinières.

Dans la nuit de vendredi à samedi, pour la première fois depuis le début de l'Intifada, des Palestiniens sont «allés chercher» le combat à l'intérieur même d'une caserne israélienne, en pleine bande de Gaza. Un officier et deux soldats ont été tués, et plusieurs autres blessés, par les deux Palestiniens armés de fusils automatiques et de grenades.

Tsahal (l'armée israélienne) a ressenti l'attaque comme une gifle, et plus encore comme une menace pour son image d'invulnérabilité. Elle a répliqué violemment, faisant notamment usage de chasseurs bombardiers F-15 et F-16.

Les deux Palestiniens qui ont lancé l'assaut savaient qu'ils n'allaient en réchapper. Ils ont laissé derrière eux une cassette vidéo testamentaire qui atteste de leur appartenance à une petite faction de l'OLP, appelée Front Démocratique. Il y a quelques années, Yasser Arafat avait emprisonné la plupart des dirigeants de ce groupe qui, par la suite, n'avait pris aucune part active à l'Intifada, et moins encore aux attentats contre des civils israéliens.

La présence de ces deux militants sonne donc comme un avertissement très clair pour l'armée israélienne. D'abord, il apparaît qu'ils ont bénéficié d'appuis au sein d'autres organisations. C'est une preuve supplémentaire, notaient hier les commentateurs, de la radicalisation progressive de la jeunesse palestinienne, même hors des cercles fondamentalistes du Hamas, et de sa détermination toutes tendances confondues à frapper l'armée, quitte à y laisser la vie. La menace est ressentie d'autant plus fortement que cette attaque ressemble fort à celles qu'a menées pendant des années le Hezbollah libanais contre les Israéliens. La milice chiite a acquis un prestige considérable auprès des Palestiniens, qui lui créditent la «victoire» du retrait de Tsahal du sud du Liban.

Pour le premier ministre israélien Ariel Sharon, la couleuvre est d'autant plus dure à avaler qu'il annonçait il y a quelques jours, un peu imprudemment, avoir «trouvé la solution contre le terrorisme». A sa suite, les responsables israéliens n'avaient pas assez de mots pour se féliciter de la méthode dite des «cibles sélectives», soit l'assassinat des Palestiniens recherchés pour leur implication présumée dans les actions terroristes. Ajoutée au bouclage sans précédent des territoires palestiniens, cette arme semblait garantir à l'Etat hébreu une maîtrise à moindres coûts du soulèvement. «C'est la meilleure riposte possible, nous expliquait récemment un responsable. Nul besoin de bombardements spectaculaires, à la Ehud Barak, qui nous mettent à dos toute la communauté internationale.»

L'attaque palestinienne de samedi était-elle une sorte de réponse à cette confiance affichée par les Israéliens? Ou est-elle au contraire un signe de plus que le conflit a pris désormais tant de dimension que nul ne peut prévoir les coups à l'avance avec certitude? Officiellement, le gouvernement israélien a tranché: «C'est la preuve qu'Arafat n'est pas prêt à chercher la paix», disait un porte-parole, en faisant référence à la rencontre qui devrait réunir prochainement le chef palestinien et le ministre israélien Shimon Peres.

Quoi qu'il en soit, la nuit suivante, Israël revenait à la méthode des «bombardements spectaculaires» faisant usage d'avions de combat contre trois cibles, dans la bande de Gaza et en Cisjordanie. Tsahal a aussi mené une violente «incursion» terrestre dans la bande de Gaza. Il y aurait un mort et une dizaine de blessés. A ces scènes de guerre se sont ajoutées également, côté palestinien, des attaques meurtrières contre des colons israéliens circulant dans leur voiture. Trois d'entre eux sont morts.

Le débat ne pouvait manquer d'éclater au sujet de la préparation des soldats de Tsahal. Selon des témoignages, il semblerait en effet que, pris de panique, les soldats ont réagi de manière inappropriée, allant jusqu'à blesser des camarades avec les tirs qui ont suivi l'entrée des Palestiniens. A plusieurs reprises, les Palestiniens avaient, eux aussi, mis le doigt sur ce problème, qui expliquerait en partie, à les en croire, le nombre considérable de victimes palestiniennes. Depuis le début de l'Intifada, quelque 743 personnes ont été tuées, dont 570 Palestiniens et 151 Israéliens.