Après l’attentat, les failles thaïlandaises

Asie du Sud-Est Le fait que la junte au pouvoir écarte la piste du terrorisme international laisse perplexe

La police et l’armée, qui verrouillent pourtant le pays, paraissent prises au dépourvu

Il aura suffi d’une phrase pour que les béantes failles du système militaro-policier thaïlandais se confirment, trois jours après le terrible attentat du sanctuaire Erawan de Bangkok, qui a coûté la vie à vingt personnes et en a blessé plus d’une centaine.

En jugeant peu probable, jeudi, «le fait qu’il s’agisse de l’œuvre d’un groupe terroriste international», cela au moment même où le portrait-robot du principal suspect et les témoignages recueillis paraissent désigner un étranger, le porte-parole de la junte au pouvoir a plus semé le trouble qu’autre chose. Des commanditaires nationaux au­raient donc – à en croire cette affirmation et les témoins ayant reconnu le suspect – recouru aux services d’un terroriste a priori étranger, dont les portraits-robots soulignent les traits plutôt méditerranéens, arabes ou indiens. L’aide d’Interpol a d’ailleurs été sollicitée. Alors qu’aucune revendication de ce massacre, commis à l’heure de pointe devant ce sanctuaire bouddhiste et brahmanique, n’a encore été formulée.

Le fait que les officiels thaïlandais évoquent, face à la presse, leurs échanges avec les services de renseignement «amis» pour justifier leurs déclarations ajoute en plus à la confusion. De quels services s’agit-il? Et sur quelles bases ce rejet des hypothèses internationales envisagées – terrorisme islamiste, acte perpétré par les séparatistes chinois musulmans ouïgours, expulsés de Thaïlande… – s’appuie-t-il? Au lendemain du carnage déjà, plusieurs attachés de police occidentaux (en général spécialisés dans le trafic de drogue et d’êtres humains) basés à Bangkok s’étaient étonnés de l’empressement à nettoyer le site, et de la réouverture rapide de la circulation. L’explosion ayant eu lieu à la nuit tombée, et le dispositif de sécurité ayant été allégé dès l’aube, ces experts s’étaient étonnés de l’absence de prises de vue plus complètes à la lumière du jour, et de la façon dont plusieurs témoins auraient été éconduits: «A l’évidence, les rouages de l’Etat thaïlandais ne sont pas préparés à ce type d’acte de violence», juge un diplomate européen. Mardi, lors du briefing pour les ambassades, nos interlocuteurs nous expliquaient tous que jamais un Thaï­landais n’aurait osé s’en prendre à ce site religieux, révéré des bouddhistes. Eux privilégiaient la piste «ouïgour». Laquelle est l’objet d’un autre zigzag du gouvernement thaï. Celui-ci affirmant que «le peuple chinois n’était pas la cible directe de l’attaque», sans toutefois rejeter cette thèse.

La riposte sécuritaire nage aussi, depuis lundi, dans le plus complet désordre, qui n’est pas sans rappeler la panique des autorités malaisiennes après la disparition du vol MH370 en mars 2014 (avec deux passagers iraniens munis de faux passeports qui avaient acheté leurs billets à… Pattaya, au sud de Bang­kok). Pas de filtrage systématique dans les grands centres commerciaux qui enserrent le sanctuaire Erawan, pas de banque de données à jour sur les menaces terroristes dont la Thaïlande a pu dans le passé faire l’objet selon des sources diplomatiques, pas de coordination entre les différents services de police, surtout affairés à s’opposer pour des questions de pouvoir. Et, côté communication, pas de présentation complète du type d’explosif dont la presse locale affirme qu’il avait été «lesté» de roulements à billes.

L’autre réalité, qui n’est pas sans rappeler ici l’exemple de l’Indonésie frappée par une vague d’attentats à Bali et Djakarta en 2002 et 2003, est la situation inconfortable des militaires thaïlandais, au pouvoir depuis le coup d’Etat de mai 2014. Faire patrouiller des soldats dans les rues, comme c’est le cas en France avec le plan Vigipirate, relancerait l’impression d’étau sécuritaire et pourrait offrir des cibles dans cette période de convulsions politiques.

Les services de renseignement de l’armée se méfient de la police d’où est issu l’ancien premier ministre destitué, Thaksin Shinawatra. En Indonésie, d’anciens militaires avaient en outre servi d’artificiers aux terroristes islamistes extrémistes. «Ce qui est sûr, c’est que l’armée est au centre de la culture de violence bien réelle dans ce pays, nous expliquait, lors des émeutes de 2010, Pasuk Pongpaichit, universitaire spécialiste des «soutes» de la société thaïlandaise. Elle réprime, donc elle génère de la violence. Et elle entretient l’idée que seul le rapport de force compte. Et dans ce calcul, peu importent les victimes.»

L’Asie du Sud-Est, ajoutent les diplomates, reste en plus gangrenée par les mafias, et balbutie en termes d’échanges de renseignements, entre pays hier – et parfois encore – adversaires. Beaucoup d’opposants thaïlandais ont ainsi fui au Cambodge en 2014. La présence, à Bangkok, de centaines de milliers de migrants clandestins discriminés et parfois abusés brouille également les pistes et peut offrir de bonnes caches à un éventuel réseau terroriste. D’autant plus facilement que les services de renseignement ne maîtrisent que rarement les langues étrangères.

La prolifération bien connue en Thaïlande de documents d’identité contrefaits, et l’utilisation passée du territoire thaï comme refuge par des groupes ultra-violents comme les Tigres tamouls du Sri Lanka ou les Khmers rouges cambodgiens, illustre aussi, de longue date, les sombres dessous du sourire siamois.

«A l’évidence, les rouages de l’Etat thaïlandais ne sont pas préparés à ce type d’acte de violence»