Quelques heures après l’attentat dimanche à Ankara qui a tué 37 personnes, alors que les autorités n’avaient pas encore confirmé publiquement la piste kurde, l’aviation turque a bombardé des camps du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) dans le nord de l’Irak. L’enquête, de son côté, avance rapidement. Onze personnes ont été placées en garde à vue lundi, a confirmé dans la soirée le premier ministre Ahmet Davutoglu. Ce dernier a fait état «d’indices très sérieux, quasiment confirmés, désignant l’organisation terroriste séparatiste [ndlr: le PKK]».

Les agences de presse turques, citant des sources de sécurité, ont publié le nom d’une jeune femme de 24 ans, présentée comme l’une des kamikazes. Poursuivie par la justice pour appartenance au PKK, elle aurait agi avec un complice, lui aussi décrit comme un membre du groupe armé kurde.

Le mode opératoire de dimanche rappelle l’attentat-suicide qui avait tué 29 personnes, dont 20 soldats, le 17 février à Ankara. A l’époque, le gouvernement avait immédiatement pointé du doigt le PKK et son émanation syrienne, le PYD (Parti de l’union démocratique), malgré leurs dénégations. Deux jours plus tard, un autre groupe – les Faucons de la liberté du Kurdistan (TAK) – avaient revendiqué l’attaque, promettant de frapper à nouveau.

L’origine des TAK reste contestée. Le groupe aurait été fondé en 2003 par des dirigeants du PKK, dans le but de mener des attaques dans les centres urbains du pays. Les TAK se présentent aujourd’hui comme un groupe indépendant, décidant et menant ses propres opérations. Si le PKK n’a jamais assumé la responsabilité d’une action attribuée aux TAK, les deux groupes ne font qu’un aux yeux de l’Etat turc.

«Il est encore trop tôt pour désigner avec certitude telle ou telle organisation, observe Ali Semin, du Centre d’études stratégiques Bilgesam. Mais la force de l’attentat, le lieu choisi ainsi que sa cible – des civils – montrent qu’il ne s’agit pas d’une attaque «ordinaire». Elle a requis une organisation et des moyens importants. Quiconque a agi n’a sans doute pas agi seul», avance ce chercheur qui se refuse, dans le contexte régional extrêmement troublé qu’est celui de la Turquie, à avancer des hypothèses.

De fait, en frappant Ankara, symbole du pouvoir; en tuant des civils, y compris des enfants; en visant un quartier commerçant, étudiant, bouillonnant de l’Ouest du pays, les terroristes de dimanche ont fait passer un message clair: personne en Turquie ne peut se sentir à l’abri. Aux yeux de nombreux observateurs, l’attaque confirme la tournure inquiétante – et potentiellement explosive – qu’a pris ces derniers mois le conflit entre l’Etat turc et les séparatistes kurdes: une propagation de la violence dans les métropoles éloignées des zones de combats. «Le but est de semer la peur et le chaos, de briser la confiance entre les citoyens et un Etat qui serait incapable de les protéger», avance Ali Semin.

Stratégie du PKK? Ou actes de groupes dissidents devenus incontrôlables, avec lesquels l’Etat turc – quand bien même il le voudrait – n’aurait aucune chance de négocier? Le 17 février, après le précédent attentat, le PKK avait maintenu l’ambiguïté en appelant, par la voix d’un de ses cadres, Duran Kalkan (qui est aussi considéré comme l’un des fondateurs des TAK), à «une grande ère de résistance en mars».

Samedi, le même Duran Kalkan a annoncé la création d’un «Mouvement révolutionnaire uni», regroupant une dizaine d’organisations kurdes et d’extrême gauche engagée à «mener la lutte armée partout et par tous les moyens». A l’approche de Newroz, le Nouvel an kurde du 21 mars, les craintes de nouveaux attentats sont dans tous les esprits. Les médias ont diffusé lundi les plaques d’immatriculation de 20 véhicules susceptibles d’être utilisés dans d’autres attentats-suicides.

Cette propagation de la terreur à l’Ouest de la Turquie est aussi une réponse à la tactique développée par l’Etat contre le PKK ces derniers mois. Dans les villes du Sud-Est à majorité kurde, l’armée et la police s’efforcent d’isoler les poches de résistance en lançant, une à une, des «opérations de nettoyage» assorties de couvre-feux à durée indéterminée. Après Cizre, Silopi, ou Diyarbakir, Ankara a décrété dimanche de nouveaux couvre-feux à Nusaybin, Yüksekova et Sirnak. Dans ces villes, les combats s’annoncent longs et particulièrement meurtriers, comme ils l’ont été depuis la reprise des combats entre l’Etat et le PKK à l’été 2015. Là-bas, comme ailleurs, les civils risquent d’être les premières victimes.