Royaume-Uni

Après l’attentat de Londres, le flegme britannique commence à s’effilocher

Avec le troisième attentat en trois mois, les appels à l’unité commencent à donner place à la colère. Reportage sur les lieux de l'attaque

Il y a bien sûr ces symboles de solidarité tout en subtilité qui font le charme des Britanniques: le prêtre qui apporte des tasses de thé aux policiers, le passant qui hausse les épaules («on a connu le terrorisme par le passé (l’IRA), on s’en remettra de la même façon»), les riverains qui ont spontanément proposé un abri chez eux juste après l’attaque… Mais au lendemain de l’attentat de London Bridge, qui a fait sept morts samedi 3 juin, l’ambiance dans le quartier encore bouclé par les autorités est poisseuse. Pas besoin de gratter très profond pour découvrir que derrière les appels à l’unité commencent à percer la colère et l’envie de vengeance.

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Bien malgré lui, Gerard Vowls a été un héros de l’attentat. «J’ai regardé les trois terroristes dans les yeux, j’ai vu leur haine pure.» Le Britannique passait sur London Bridge juste après avoir regardé la finale de la coupe d’Europe de football dans un pub, quand les terroristes sont sortis de leur camionnette. «L’un d’eux m’a couru après, le couteau en avant.» Il y a échappé, mais une passante à côté de lui a été poignardée à plusieurs reprises, et un autre homme a été touché, laissant jaillir d’impressionnantes quantités de sang. Gerard Vowls en a encore les yeux révulsés.

«Il faut être dur, maintenant»

Furieux, il a poursuivi les terroristes, tentant de bloquer leur progression, leur envoyant des projectiles. Quand ils étaient dans le pub Wheat Sheaf, il leur a jeté des bouteilles de bière, un tabouret… Depuis l’attentat, il répète son histoire aux télévisions qui s’arrachent son histoire. Mais, épuisé après une nuit blanche, le jeune homme au crâne rasé et aux baskets bleues a désormais un message qu’il veut faire passer: «Je veux dire à la première ministre britannique: il ne faut plus jamais que ça recommence. Il faut être dur, maintenant.»

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Gerard Vowls ne s’étend pas sur les mesures à prendre. Il n’est pas un politicien. Mais cette demande de taper du poing sur la table trouve un fort écho dans le quartier de Borough Market, autour de l’attentat. «Je ne suis pas surpris qu’on ait été attaqué, on se laisse faire dans ce pays», estime Lauren, qui habite à deux cents mètres à peine du lieu de l’attentat. Pour elle, qui refuse de donner son nom de famille, l’affaire est entendue. «Les Britanniques n’ont jamais le droit de s’exprimer et de dire ce qu’ils pensent.» Comprendre: les immigrés, eux, ont tous les droits. Et elle prévient: «on ne peut pas en supporter beaucoup plus.»

Lauren fait référence aux trois attentats en moins de trois mois qui ont secoué le Royaume-Uni: attaque à la voiture bélier au pont de Westminster le 22 mars, 5 morts ; attentat-suicide à Manchester le 22 mai, 22 morts ; et désormais, attentat de London Bridge, 7 morts.

En mars, l’attaque avait provoqué une veillée tout en recueillement au centre de Londres. En mai, Manchester, ville du nord au caractère fier, a réagi par une vague d’intense solidarité. Mais cette fois-ci, les appels à «continuer comme avant» et à tenir tête en serrant les dents, s’ils sont repris en cœur par l’immense majorité des leaders politiques et associatifs, semblent moins porter.

«Ils ont attaqué notre mode de vie»

James Medes, 58 ans, connaît par cœur les pubs qui ont été attaqués samedi soir. Tous les mercredis, il va avec son groupe de poker prendre un verre au Wheat Sheaf, celui-là là même où Gerard Vowls a tenté d’arrêter les terroristes. Avec cet attentat, il a l’impression d’avoir été touché «chez lui». «Je suis en colère. Ils ont attaqué notre mode de vie», tempête-t-il, en tournant dans les mains sa pinte du dimanche après-midi, dans un pub situé juste à la sortie de la zone fermée par la police.

Pour lui, c’est évident, l’attentat, cinq jours avant les élections législatives du 8 juin, aura des répercussions politiques. «Theresa May va s’en trouver renforcée. Les gens veulent désormais un discours ferme, dur. Ils n’ont pas envie d’entendre les appels au dialogue de Jeremy Corbyn (le leader du parti travailliste).»

«Enough is enough»

La première ministre semble l’avoir entendu. Sur le perron de Downing Street, elle a changé de ton dimanche matin par rapport à ses déclarations lors des deux attentats précédents. «Il y a bien trop de tolérance envers l’extrémisme dans notre pays», a-t-elle lancé. Et elle conclut : «Enough is enough» («ça suffit»).

Ces propos sont accueillis avec une pointe de scepticisme près de Borough Market. Après tout, Theresa May a été responsable de la lutte anti-terrorisme en tant que ministre de l’Intérieur pendant six ans, avant de devenir première ministre. Mais sur le fond, l’approbation semble forte. Même le prêtre de St George the Martyr, l’église locale, applaudit. 

Si vingt drapeaux suspendus au toit de sa paroisse célèbrent l’origine diverse des membres de sa congrégation, il estime que le Royaume-Uni ne fera pas l’économie «d’une discussion sérieuse sur l’islam et le rôle des mosquées». Ce qu’un riverain, préférant l’anonymat, résume à sa manière un peu plus directe: «il faut que le gouvernement puisse surveiller de près ce qu’il se dit dans les mosquées. On rend des jeunes complètement fous là-dedans.» Pour l’instant, il n’est pas question d’explosion de colère dans les rues. Mais sur la façade d’unité, les lézardes se multiplient.

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