Le sommet de Nice n'est pas terminé. Il se poursuit sous d'autres formes au fur et à mesure qu'apparaissent les divergences, les aigreurs, les animosités, les incompréhensions. Le dîner alsacien qui a réuni mercredi soir les responsables français et allemands autour d'une choucroute, un plat commun aux deux rives du Rhin, en est l'une des manifestations évidentes. Malgré les efforts de Joschka Fischer, mardi, pour rassurer les Français sur la solidité du lien entre les deux pays et son importance dans la poursuite de la construction européenne, l'axe franco-allemand sur lequel s'est fondée toute la construction européenne ne tourne plus comme avant. La réconciliation des deux peuples est achevée, elle a épuisé toutes ses ressources comme idéal, comme inspiration politique, le Rhin n'est plus qu'un long fleuve innocent qui sert aux péniches et aux poissons. Mais qu'est-ce qui vient après? Si la France et l'Allemagne ne sont plus soudées par ce motif de la réparation et de la consolation, quel rôle vont-elles chacune jouer dans l'intégration continentale? C'est cette question majeure, ce doute, qui domine maintenant leur relation et qui provoque maladresses ou crises.

«Nous avons examiné très à fond ce que nous avons fait de faux, ce que nous avons fait de juste, et ce que nous devrons faire juste à l'avenir», a déclaré le chancelier Gerhard Schröder à l'issue du dîner. Le juste et le faux sont certes matière à appréciation mais que Français et Allemands les apprécient ensemble est de bon augure.

Comme l'a expliqué le chancelier Schröder il y a une dizaine de jours, le souci des dirigeants allemands reste de fédérer le plus possible les membres de l'Union pour empêcher qu'une population de 80 millions d'habitants placée au centre du fait de l'élargissement ne finisse par s'en considérer comme «le» centre et «le» moteur. C'est ce qui arriverait à son avis si l'Etat-nation devait garder la primeur politique et idéologique dans la construction européenne. Il reprend ainsi à sa façon cette vieille préoccupation de la démocratie allemande de s'«ancrer» dans un ensemble continental plus vaste comme pour échapper à sa propre puissance. Ancrage dans l'UE, ancrage dans l'Alliance atlantique: tout pour que ne renaisse pas une Allemagne visiblement dominante. Afin que cet ancrage se poursuive, Schröder demande aux autres Etats membres, et en particulier à la France, qu'ils consentent des sacrifices de souveraineté supplémentaires en faveur des institutions européennes. Il ne reprend cependant pas complètement à son compte le projet de son ministre des Affaires étrangères qui va jusqu'à imaginer une présidence européenne, le chancelier.

La revendication allemande trouve les Français désemparés et confus. Ni les élites politiques ni la population ne sont prêtes à payer ainsi le service après-vente de la réunification. De même que les Britanniques ne veulent pas payer le prix politique des trois guerres qui se sont déroulées sur le Rhin, les Français ne voient pas pourquoi ils devraient sacrifier les formes qui leur sont les plus chères de leur souveraineté pour l'apaisement spirituel d'un voisin devenu trop puissant.

Pour la première fois, ils réalisent que l'axe franco-allemand, et l'union européenne autour, va leur coûter politiquement quand jusqu'ici ils en trouvaient un bénéfice. C'est une situation nouvelle, dérangeante – les Suisses sont bien placés pour la comprendre –, qui mérite bien un dîner «toutes les six à huit semaines» comme se sont promis d'en avoir Jacques Chirac, Lionel Jospin, Hubert Védrine, Gerhard Schröder et Joschka Fischer en mangeant leur Sauerkraut, mercredi soir. Il s'agit de savoir, et de dire pourquoi l'Europe doit continuer à s'unir. Le menu est de taille!