Quand il a quitté Jacksonville, en Caroline du Nord, en novembre dernier, Eric Wright a embrassé sa toute jeune épouse, en lui promettant la lune de miel pour l'été. Huit mois sont passés, et le sergent américain de 33 ans n'est toujours pas rentré chez lui. «L'Irak me donne la nausée», crache-t-il sans aucune retenue. Assis derrière son poste de commande, sur la base de Habania, sous une chaleur de plomb, Eric Wright est au bout du rouleau. «Il y a une semaine, quand on nous a annoncé qu'on devait rester plus longtemps en Irak, il y a eu un silence de mort. J'ai compris ce que cela voulait dire d'avoir perdu l'espoir», dit-il. Pour la troisième fois en moins de deux mois, le Pentagone vient d'annoncer le report du retour aux Etats-Unis de la 3e division d'infanterie. Un vrai choc pour ces milliers de GI's, stationnés dans la région depuis de longs mois. «Nous sommes fatigués, remarque le soldat Jacob Pfitzer. Il y a d'abord eu l'attente au Koweït, à partir de novembre, puis l'entrée en Irak et la chute de Bagdad, en avril. Il y a ensuite eu Fallouja, et aujourd'hui Habania.»

A 25 ans, Jacob Pfitzer a rejoint l'armée après le 11 septembre. «Pour prendre ma revanche sur les terroristes», dit-il. L'Irak, c'est sa première mission. Plus longue que prévu, plus épuisante. «Quand on a atteint le palais de Saddam en avril, je me suis dit: ça y est, le boulot est achevé. Mais aujourd'hui, il faut sécuriser le pays et gérer les attaques au quotidien, reconnaît-il. Et ça, je ne l'avais pas prévu.» Avec une moyenne de 12 à 25 attaques contre leurs bases ou leurs convois, les GI's ont de quoi déprimer. «Ça fout le cafard», reconnaît Jacob. Il y a peu un convoi de sa compagnie a été attaqué en pleine nuit à l'arme RPG dans un petit village des environs. Tout le monde s'en est sorti sain et sauf. Mais, à travers le pays, la liste des victimes ne cesse d'augmenter. Dimanche encore, deux soldats ont été tués dans une attaque de leur convoi près de Tal Afar, à l'ouest de Mossoul.

A Habania, ancienne base de l'aviation militaire irakienne, la compagnie Alpha de la seconde brigade de la 3e division d'infanterie a établi ses pénates il y a environ un mois. Un petit millier de soldats américains y stationnent, pour contrôler cette région qui demeure un bastion sunnite, où d'anciens baassistes ont toujours leur pouvoir d'influence. «Il y a des gens qui croient encore que Saddam Hussein va revenir», constate Eric Wright. Mais le sergent est réaliste. Il sait que derrière ces attaques se cache aussi un mécontentement de plus en plus généralisé: celui de ne pas avoir encore le retour de l'eau et de l'électricité dans certains villages, celui de ne pouvoir décider de l'avenir politique de l'Irak… Celui d'être occupé par des forces étrangères.

Il y a une semaine, la création d'un Conseil irakien de gouvernement transitoire a permis de jeter les bases du futur Irak. Composé de 25 membres, il prévoit de nommer des ministres et de travailler sur le budget 2004. Ses délégués s'apprêtent à rencontrer à New York les membres du Conseil de sécurité des Nations unies. Mais l'Irak demeure un vaste puzzle bien compliqué, où les signes d'enlisement sont de plus en plus criants. «La guerre est finie, mais notre mission est loin d'être achevée», soupire Eric Wright.

Quand il a appris qu'il devait rempiler pour au moins deux mois, le jeune sergent s'est empressé d'appeler sa femme, dès qu'il a pu mettre la main sur un téléphone satellite. Elle lui a promis de casser la tirelire et d'essayer de lui faire parvenir un ordinateur portable et des DVD pour regarder des films. «Quand je pense que j'ai raté la sortie de Star Trek et de Matrix», dit Eric. A 55 degrés au soleil, les loisirs sont plutôt limités. Il y a bien sûr le terrain de volley, à côté du parking de Humvees, ou encore la salle de ping-pong. Insuffisant pour remonter le moral des troupes.

«Les soldats ont atteint leurs limites mentales, émotionnelles et physiques. Ce n'est pas la décision la plus intelligente de les garder sur le terrain. Ça va finir par provoquer des incidents», s'alarme Zakary Watkins, un des quelque 145 000 militaires américains qui stationnent aujourd'hui en Irak. En attendant désespérément la relève, Eric Wright passe en boucle son unique CD de rap, le soir, avant de s'endormir. «Quand je ferme les yeux, je songe à ma future lune de miel. Après l'Irak, je n'ai qu'une envie: partir en Alaska», dit-il.