Avec ses plages et son ambiance de vieux comptoir portugais, la ville côtière de Poso, au centre de l'archipel indonésien des Célèbes, fait plus figure de relais touristique que d'épicentre d'une guerre civile. Mais le vieux port et la région environnante n'attirent plus les routards: ils sont devenus ces derniers mois le champ de bataille d'un conflit vicieux qui oppose les autochtones chrétiens aux immigrants musulmans. Après une période de calme relatif, les heurts entre les deux communautés ont repris la semaine dernière. Six villages chrétiens ont été brûlés par des miliciens islamistes, apparemment rendus furieux par une opération de désarmement tentée par la police. 10 000 villageois chrétiens ont fui la zone pour se réfugier dans la jungle ou rejoindre la ville de Tentena au nord du grand lac Danau Poso.

Or, aujourd'hui, quelque 50 000 chrétiens seraient piégés dans cette localité juchée sur une colline et encerclée par les combattants du Laskar Jihad, un mouvement paramilitaire créé il y a deux ans au plus fort des affrontements interreligieux dans l'archipel voisin des Moluques. «La ville de Poso a déjà été «purifiée» des chrétiens. Les forces de sécurité sont incapables d'arrêter la dévastation», constate un rapport du diocèse proche d'Amboine. Le ministre indonésien de la Sécurité, Susilo Bambang Yudhoyono, s'est rendu sur les lieux mais a estimé… inutile de décréter l'état d'urgence.

Les affrontements entre chrétiens et musulmans dans le centre des Célèbes (aussi appelées Sulawesi) ont commencé il y a deux ans et ont fait depuis environ 1000 victimes. Comme aux Moluques, ce sont d'abord les chrétiens, habitants ancestraux de la région, qui ont harcelé les communautés musulmanes récemment établies mais rapidement promues à la tête de l'administration et du commerce local. Des commandos de «Ninjas» ont perpétré des massacres sur des villages musulmans, laissant le lendemain un terrain jonché de cadavres mutilés. Mais ce qui était jusqu'à octobre dernier un conflit local, motivé par la jalousie due au dynamisme économique des migrants, risque de tourner au bain de sang avec l'arrivée de 7000 combattants du Laskar Jihad. Des militants venus des Moluques où, après trois ans d'un conflit qui a fait 9000 morts, les communautés musulmanes et chrétiennes vivent désormais séparées. Comme dans la capitale, Amboine, devenue une sorte de Beyrouth asiatique avec ses quartiers religieusement homogènes et ses artères en proie aux «snipers».

Le Laskar Jihad, dirigé par Ja'far Umar Talib, un vétéran des Brigades islamiques Internationales qui ont lutté en Afghanistan à l'époque de l'occupation soviétique, constitue le groupe islamique radical le mieux organisé et le plus puissant de l'archipel indonésien. Grâce à un «website» bien agencé – au design étrangement proche des sites de la guérilla tchétchène – il a su populariser la cause des Moluques au sein de la nébuleuse islamiste mondiale. De nombreuses sources ont attesté de la présence de «formateurs» afghans et arabes aux côtés de ses hommes, tant aux Moluques qu'à Sulawesi, mais Talib nie tout lien financier avec Al-Qaida et ne cache pas son mépris pour Ben Laden, qu'il considère comme ignorant en matière religieuse.

L'objectif ultime non avoué du Laskar Jihad semble être d'établir un Etat islamique regroupant certaines régions des Moluques et des Célèbes. Dans ces îles à l'origine farouchement chrétienne, les deux communautés se sont peu à peu équilibrées du fait du programme massif de «transmigration» imposé par le régime de l'ex-président Suharto, soit le déplacement de populations entières des zones surpeuplées de Java et de Madura vers les vastes espaces des îles périphériques.

Lors de sa visite à Poso en début de semaine, le ministre de la Sécurité Susilo Bambang Yudhoyono a annoncé un programme de désarmement des deux communautés étalé sur six mois et l'expulsion des «intervenants extérieurs». 2000 soldats et policiers arrivés en renfort doivent mener à bien cette mission. Mais si l'on se réfère à la façon dont les militaires ont géré le conflit des Moluques, force est de constater qu'un gouffre sépare les déclarations officielles et la réalité sur le terrain. Un officier de police local en donnait un avant-goût en déclarant dès le départ du ministre: «Il n'y a pas d'intervenants extérieurs, mais seulement des touristes ici. Les Laskar Jihad sont Indonésiens, ils ont le droit d'aller où ils veulent.»