Comme un château de sable, dont les tours tomberaient les unes après les autres avec l'arrivée des vagues. A peine réglé le destin de l'ancien faucon Paul Wolfowitz, convaincu après un mois de crise de laisser la tête de la Banque mondiale, voici venu le tour d'Alberto Gonzales d'être attrapé par le ressac.

Moins connu à l'étranger que l'ancien «numéro deux» du Pentagone, Gonzalez n'a pas moins joué un rôle de premier plan dans l'administration Bush en tant qu'attorney general (ministre de la Justice). Dans la «lutte contre le terrorisme» engagée par le président Bush, il a été le principal relais de la Maison-Blanche. La justification des méthodes musclées et de l'usage de la torture pendant les interrogatoires: c'est lui. La libre interprétation du contenu des Conventions de Genève: c'est lui. Les programmes d'écoutes téléphoniques illégales auxquelles ont été soumis des dizaines de milliers d'Américains: c'est encore lui. Premier Hispanique à devenir ministre de la Justice, Alberto Gonzales est un proche de George Bush depuis le début des années 1990, lorsque celui-ci était gouverneur du Texas. Il apparaît aujourd'hui comme l'un de ses derniers remparts. Un rempart en sable mouillé.

L'affaire a éclaté il y a déjà plusieurs mois, mais elle n'en finit pas de prendre de l'ampleur. L'éviction de neuf procureurs fédéraux, décidée par Gonzalez l'année dernière, apparaît en effet comme une pure purge politique destinée à amener la justice à répondre au doigt et à l'œil à l'administration. Pourtant des républicains bon teint, les procureurs n'avaient pas mis assez d'empressement à défendre l'agenda politique qui leur était soumis, en refusant par exemple d'ouvrir des enquêtes contre des démocrates.

Depuis lors, les procureurs évincés - qui disposent de pouvoirs très étendus dans le système américain - sont passés à table, et leurs témoignages se sont révélés accablants. Alberto Gonzales, lui, s'est perdu dans des justifications confuses et contradictoires. Des e-mails échangés à ce propos se sont mystérieusement évaporés. Son adjoint vient de démissionner. Le château s'effrite de toutes parts.

Mais ce n'est pas encore tout. Devant des sénateurs médusés, un ancien responsable du Ministère de la justice, James Comey, vient de dévoiler un épisode survenu en 1994, digne d'une mauvaise série télévisée. Le ministre de l'époque, John Ashcroft, refuse d'endosser le programme d'écoutes téléphoniques préconisé par la Maison-Blanche. Alberto Gonzales, alors responsable des services juridiques de la Maison-Blanche, se débrouille pour arriver à la nuit tombée jusqu'à l'unité de soins intensifs de l'hôpital où se trouve le ministre, à moitié groggy, après une opération. Et il tente, sans succès, de lui arracher une signature. La main levée, Alberto Gonzales avait pourtant déclaré sous serment qu'il n'y a jamais eu de dissension au sein du gouvernement à propos du programme d'écoutes extrajudiciaires ordonné par George Bush.

Mensonge? Abus de pouvoir? Méthodes troubles qui cachent d'autres événements du même type et que les Américains ont payées avec la limitation de leurs «libertés civiles»? Fait extrêmement rare, les élus pourraient cette semaine encore déposer un vote de défiance au Congrès à l'égard d'Alberto Gonzales. S'ajoutant au camp démocrate, plusieurs ténors républicains ont réclamé la démission d'un ministre qui apparaît définitivement discrédité.

Ces plans de vote de défiance sont «un pur théâtre politique», commentait lundi George Bush dans son ranch texan. Pour lui, Alberto Gonzales «has done nothing wrong», «il n'a rien fait de mal». Et encore: «Je suis du côté d'Al Gonzales, et j'espère que les gens se montreront un peu plus sobres dans la manière de s'occuper de ces affaires importantes.» De la «sobriété», les élus ne semblent pas décidés à en afficher beaucoup. Même si un vote de défiance ne serait nullement contraignant pour le président, ils espèrent que cette seule perspective suffira à persuader Gonzales de démissionner.