Le nouveau président du Brésil, Luiz Inacio Lula da Silva, se rendra bien au World Economic Forum (WEF), qui se tiendra du 23 au 28 janvier à Davos. Le chef historique du Parti des travailleurs (PT), la plus grande formation de gauche d'Amérique latine, sera donc de la grand-messe des chantres d'une «mondialisation néolibérale» dont il est pourtant l'ardent pourfendeur… «M. da Silva a confirmé sa présence au WEF auquel il a été invité à prendre part, a déclaré hier au Temps le service de presse du Forum. Le président brésilien s'adressera à plusieurs reprises à l'assemblée plénière, pour lui porter son message.» Au Brésil, où l'information n'a pas encore été officiellement confirmée, la couleuvre est dure à avaler pour les partisans de Lula, déjà heurtés par son récent recentrage. «C'est lamentable, peste l'un d'eux. La présence de Lula à Davos va légitimer le discours néolibéral.»

Certains de ses compagnons de route l'ont appelé à renoncer à faire le voyage de Davos, où il emmène son ministre des Finances, Antonio Palocci, un ancien militant trotskiste désormais l'un des piliers du «PT light», et un authentique représentant du «grand capital», Henrique Meirelles, gouverneur de la Banque centrale. C'est le cas du sociologue Emir Sader, l'une des chevilles ouvrières de l'anti-Davos, le Forum social mondial (FSM), rendez-vous planétaire des antimondialistes qui se tient à Porto Alegre, au Brésil, au même moment que le WEF. Une rencontre née sous les auspices du PT et que Lula n'a pas manquée depuis sa première édition, en 2001.

Grand écart

Dans un éditorial intitulé, Sader écrit: «Lula ne doit pas prêter son prestige à la fête d'une poignée de banquiers dont les recettes sont responsables de la misère et de la faim dans le monde, notamment au Brésil. Il ne doit pas être de l'autre côté de la barricade pendant que ceux qui luttent pour «un autre monde possible» (slogan du FSM, ndlr) seront en train de protester contre les politiques du FMI, de la Banque mondiale et de l'OMC.»

A l'origine, selon son entourage, Lula avait décidé de refuser l'invitation «pressante» du WEF. Mais il s'est finalement laissé convaincre. «Lula est maintenant président, et en allant à Davos, il agit en homme d'Etat, plaide un proche du nouveau président. Sa présence au WEF ne signifie pas qu'il a cédé au discours néolibéral. Il ne fera aucune concession à Davos, où il entend reproduire son discours critique sur la mondialisation néolibérale. En fait, Lula va à Davos porter le message de Porto Alegre.»

Avant de rejoindre la Suisse, Lula se rendra d'abord à Porto Alegre – devenant ainsi le premier chef d'Etat à participer aux deux forums en même temps. Manière de signaler sa priorité accordée au social et son intention d'être le porte-parole des «antimondialistes» en territoire «ennemi». Certains voient dans ce grand écart la nécessité pour un président d'adopter une politique économique conservatrice, pour calmer des marchés énervés par l'arrivée de la gauche au pouvoir, tout en appelant à une «révolution sociale» dans un Brésil miné par la misère. En tout cas, à Porto Alegre, les appels ne manqueront pas pour que Lula renonce à aller à Davos.