Aller au contenu principal
Encore 1/5 articles gratuits à lire
Un groupe de personnes s’en prend à un soldat turc ayant participé au coup d’état manqué. Les autorités turques assurent avoir repris le contrôle du pays.
© Selcuk Samiloglu

Turquie

Après le putsch manqué, l’heure du «nettoyage» a sonné

Des ordres de garde à vue ont été émis contre près de 6000 personnes – militaires et magistrats – après le coup d’État manqué de vendredi. Le président Erdogan est à la manœuvre et exige des Etats-Unis qu’ils lui livrent son ennemi juré, Fethullah Gülen

Après le coup d’État manqué d’un groupe de putschistes particulièrement préparés et déterminés – il faut imaginer des chasseurs de l’armée bombarder le Parlement et le palais présidentiel, des hélicoptères militaires mitrailler des citoyens turcs, des soldats tuer des policiers et des civils désarmés, provoquant 161 morts – les autorités turques assurent avoir repris le contrôle du pays. Et elles entendent le prouver, en faisant marcher à plein régime la machine policière et judiciaire.

Lire aussi notre éditorial: Résultats tragiques pour un putsch d’opérette

Dans toute la Turquie, des coups de filet massifs visent les auteurs et les complices du coup de force au sein de l’armée, mais aussi les fidèles présumés de l’imam Fethullah Gülen au sein de la magistrature. Le président Recep Tayyip Erdogan a désigné comme coupable cet imam septuagénaire exilé aux Etats-Unis, qu’il accuse depuis fin 2013 d’avoir créé dans la justice, la police, l’armée et toute la bureaucratie une «structure parallèle» dans le but de prendre le pouvoir. Près de 3000 soldats ont déjà été arrêtés, ce qui ne signifie pas qu’ils aient tous pris part au putsch.

Trente-quatre généraux suspectés

L’armée turque, qui emploie 613 500 personnes, est essentiellement une armée de conscrits et de nombreux jeunes soldats, dans leurs premières dépositions, ont raconté avoir été «appelés en urgence» pour des «exercices». La liste des hauts gradés visés par la justice suggère en revanche une concentration de putschistes au sein du commandement de la gendarmerie et des forces aériennes. Le général Bekir Ercan, commandant de la base d’Incirlik, qui sert aux opérations anti-Daech de la coalition internationale en Syrie, a notamment été incarcéré. Au moins 34 généraux, dont deux généraux quatre étoiles, font partie des suspects. Le parquet d’Ankara supervise l’enquête, dans un souci de rapidité.

Lire aussi: Erdogan, le sultan contesté de Turquie, tient bon

Car les autorités, et le président Erdogan en particulier, veulent aller vite, à l’heure où plusieurs hauts gradés essayent de fuir le pays. Huit d’entre eux sont notamment parvenus à atterrir en Grèce à bord d’un hélicoptère. Ils sont entre les mains de la justice grecque, qui pourrait décider de les extrader rapidement. De plus, plusieurs responsables turcs, à l’image du ministre de la Défense, Fikri Isik, affirment qu’il est «encore trop tôt pour dire que le danger est définitivement écarté». «Ne nous relâchons pas. Cette semaine va être très importante. Ne quittons pas les places», a lancé Tayyip Erdogan, qui assistait dimanche aux funérailles d’une victime.

Répondant à des rumeurs, le ministre de la Défense a assuré qu’aucun avion ni hélicoptère ne manquaient à l’appel. «Attention, tous les membres de ce complot n’ont pas forcément été mis à jour. Imaginez qu’il en reste un et qu’il utilise son avion pour bombarder d’autres cibles. Une telle folie ne peut être exclue quand on voit ce qui s’est passé», met en garde Nihat Ali Özcan, ancien major de l’armée turque et analyste au centre de recherches Tepav.

En ces moments confus, ouverts à toutes les provocations, et alors que la Turquie est en proie depuis des mois à une menace terroriste aiguë, les responsables politiques et militaires souhaitent aussi éviter une désorganisation durable de leurs forces. «La Turquie subit actuellement un effondrement de sa sécurité. L’armée est démoralisée, la chaîne de commandement s’est relâchée, la police et les renseignements sont focalisés sur les arrestations en lien avec la tentative de putsch. Daech et le PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan) pourraient tenter d’en profiter», observe Nihat Ali Özcan. Agir vite, enfin, car Recep Tayyip Erdogan veut saisir ce momentum.

En ratant leur coup d’État, les officiers putschistes lui ont servi sur un plateau une occasion inespérée de «nettoyer» l’armée de ceux qu’il appelle les «traîtres fethullahçi» (du nom de Fethullah Gülen). Depuis deux ans et demi, la Turquie vivait déjà au rythme des purges anti-Gülen, concentrées jusqu’alors dans la police, les médias, la justice et les milieux économiques. Les purges au sein de l’armée se heurtaient à la réticence de l’état-major, soucieux de l’image de ses forces et surtout d’éviter les épisodes traumatisants des années 2000, quand des milliers de militaires avaient été emprisonnés pour «tentative de coup d’État» (dont l’ancien chef d’état-major), avant d’être libérés et souvent acquittés.

Purge massive des hommes de loi

Le gouvernement Erdogan, d’abord satisfait de ces opérations, avait ensuite accusé le mouvement Gülen de les avoir orchestrées. Selon le quotidien Cumhuriyet, un procureur d’Izmir se préparait à réclamer le 16 juillet la garde à vue de plusieurs officiers pro-Gülen, l’une des possibles explications du déclenchement du putsch dans la soirée du 15. Surtout, «purger l’armée, c’était une autre paire de manches, observe Nihat Ali Özcan. Il faut des preuves concrètes pour arrêter un haut gradé. Là, Erdogan va pouvoir éliminer tous ceux qui ont participé ou sont restés passifs.»

Ce sera le plus grand procès jamais vu en Turquie

Mais les purges massives ne se limitent pas à l’armée. Au moins 2745 juges et procureurs sont visés par une garde à vue, ce qui porte à presque 6000 le nombre d’arrestations en lien avec la tentative de putsch. «Et cela va dépasser 6000. Ce sera le plus grand procès jamais vu en Turquie», a prévenu dimanche le ministre de la Justice, Bekir Bozdag. Des mandats d’arrêt ont notamment été émis contre 140 membres de la cour de cassation, 48 du conseil d’État, et deux des 17 juges de la cour constitutionnelle ont déjà été interpellés, une première dans l’histoire de cette institution.

«Bien sûr qu’il faut prendre des mesures, mais je suis très inquiet, souligne Hüseyin Nuh Köse, membre du conseil de direction du Syndicat des juges (Yargiçlar Sendikasi). Les magistrats visés sont ceux pour lesquels, malgré deux ans d’enquêtes et d’opérations dans la magistrature, aucune preuve [d’appartenance aux réseaux de Fethullah Gülen] n’avait été trouvée. Le gouvernement craint peut-être d’une nouvelle tentative de putsch, mais je pense qu’il s’agit surtout d’une manœuvre politique contre ceux perçus comme des opposants. Et j’ai peur que cette manœuvre aille bien au-delà, que toutes les associations, syndicats etc. perçus comme opposants soient visés. C’est très dangereux.»

Justice, armée, le tableau reste incomplet. Plus que jamais, Recep Tayyip Erdogan veut voir son ennemi juré revenir en Turquie, les menottes aux poignets. S’adressant au président américain Barack Obama, il a une fois de plus exigé l’expulsion ou l’extradition de Fethullah Gülen, installé en Pennsylvanie, où il jouit d’une carte de résident permanent. Le secrétaire d’État américain John Kerry a annoncé que son pays allait assister la Turquie dans l’enquête sur la tentative de coup et a invité Ankara à présenter des preuves contre le prédicateur. «Les Etats-Unis peuvent très bien le livrer sans attendre les documents», a rétorqué dimanche le ministre de la Justice. Un refus de coopérer pourrait plonger dans une crise grave les relations déjà tendues entre Ankara et Washington.

Publicité
Publicité

La dernière vidéo monde

La Corée du Nord organise le plus grand show du monde. Mais pourquoi?

Cela faisait 5 ans que le pays adepte des grandes démonstrations de force n'avait plus organisé ses «jeux de masse», où gymnastes et militaires se succèdent pour créer des tableaux vivants devant plus de 150 000 spectacteurs. Pourquoi ce retour?

La Corée du Nord organise le plus grand show du monde. Mais pourquoi?

n/a