«Maman, mais comment fait-on pour ramener tous les cadeaux d’[Abderrahim] Atmoun», un diplomate marocain? La question est posée par Silvia Panzeri, fille de Pier Antonio Panzeri, l’ex-parlementaire européen arrêté le 9 décembre en Belgique dans une affaire de corruption impliquant le Qatar et, désormais, le Maroc. La jeune femme s’adresse à sa mère, Maria Dolores Colleoni. Avec leur mari et père, elles se trouvent dans l’un des hôtels les plus cossus de Marrakech, La Mamounia. L’ancien élu est en train de déboucher une bouteille. Le cadre est posé par le quotidien La Repubblica, dans un article du 16 décembre décrivant les «faveurs» du pays du Maghreb à son «cher ami» Panzeri. Les raisons de ces célébrations sont inconnues, tout comme la date de l’épisode.

La Mamounia serait aussi le lieu où le politicien italien invitait ses confrères parlementaires et autres assistants. D’après les enquêteurs belges, le Maroc aurait tenté d’influencer les institutions européennes, notamment pour réduire au maximum leur soutien au Front Polisario, le mouvement politique et armé contestant, à Rabat, le Sahara occidental. Le royaume se serait appuyé sur l’homme au centre du scandale qatari, Pier Antonio Panzeri, membre de la délégation du Parlement européen pour les relations avec les pays du Maghreb lors de son deuxième et dernier mandat, entre 2014 et 2019. Le Qatargate, affaire au nom désormais obsolète, serait donc né au Maroc.

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Le Sahara occidental dans les enjeux

L’ancien élu issu du groupe européen Socialistes et démocrates serait ainsi la «marionnette dans les mains des services secrets de Rabat» depuis plus d’une décennie, selon le journal Il Sole 24 Ore. Une missive de 2012, révélée quelques années plus tard lors d’une fuite de documents confidentiels, indique qu’un diplomate marocain impliqué dans une mission à Bruxelles aurait informé son ministre des Affaires étrangères des rencontres advenues avec l’eurodéputé Panzeri. Ces mêmes documents démontreraient comment l’Italien aurait aidé le Maroc dans des dossiers commerciaux avec l’Union européenne concernant la pêche et l’agriculture. «Les accords étaient basés sur l’exploitation du Sahara occidental, bien qu’il s’agisse d’un territoire autonome par rapport au Maroc», écrit le quotidien économique.

«Si le Maroc était dans son bon droit, il n’aurait pas besoin de corrompre qui que ce soit», soutient Fatima Mahfud, la représentante du Front Polisario en Italie dans une interview accordée à l’agence de presse Adnkronos. L’an dernier, la Cour européenne de justice a annulé ces accords passés entre l’Union et la monarchie. «Il a été établi que si quelqu’un veut faire affaire avec le Sahara occidental, notamment sur la pêche, il ne doit pas s’adresser au Maroc, poursuit la représentante. Le fait qu’il y ait des pressions pour tenter de contourner cette sentence n’est pas une bonne nouvelle, si les accusations sont confirmées», conclut Fatima Mahfud, en référence au scandale éclaté il y a plus d’une semaine.

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«Cher ami du Maroc»

Ces pressions politiques remonteraient à plus de dix ans, lorsque, selon La Repubblica, l’élu européen Pier Antonio Panzeri aurait organisé un voyage à Tindouf, cité algérienne près du Sahara occidental et siège du Front Polisario. Une telle visite d’un parlementaire de Bruxelles aurait dû inquiéter Rabat. Au contraire, ce déplacement «en territoire ennemi» aurait été coordonné avec les autorités marocaines pour affirmer l’impartialité de celui qui était en réalité leur «homme de confiance». Les deux parties sont donc déjà en contact «pour favoriser l’image du Maroc», soutient le quotidien. Deux ans plus tard, un texte diplomatique confidentiel définit l’Italien comme un «cher ami du Maroc».

L’enquête belge doit encore définir l’ampleur de la corruption marocaine de l’ancien élu. Elle a déjà révélé que des mouvements financiers, notamment du Qatar, avaient transité sur les comptes de l’ONG Fight Impunity, créée par Pier Antonio Panzeri après la fin de son dernier mandat, en 2019. Par ailleurs, 600 000 euros ont été saisis dans sa résidence bruxelloise le 9 décembre dernier par les investigateurs. Les confessions de son ancien assistant Francesco Giorgi, arrêté le même jour, ont permis de reconstruire «l’organisation criminelle» visant à influencer le Parlement européen: à la suite de ses contacts marocains au début de la dernière décennie, Pier Antonio Panzeri aurait passé en 2019 un «pacte secret avec les services secrets du Maroc» grâce à l’intermédiaire de l’ambassadeur marocain en Pologne, Abderrahim Atmoun.

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