Le chemin escarpé monte à flanc de montagne à travers la forêt vers le village de Batanga. Visage tanné et barbe noire, Ahmed Shakeel, 35 ans, marche d'un pas vif. Depuis le tremblement de terre qui a ravagé le Cachemire au matin du 8 octobre 2006, il a pris l'habitude de parcourir à pied la dizaine de kilomètres qui sépare Batanga, son village de 150 habitants, de Patika, une localité de 475 habitants, à 17km au nord de Muzaffarabad. Avant, le village était accessible par jeep. Aujourd'hui, en attendant que les ouvriers de la Frontier Work Organization (FWO), l'entreprise de génie civil de l'armée pakistanaise, réparent la route, Ahmed fait le trajet à pied, quelque fois plusieurs fois par jour.

A la recherche de l'eau

En chemin, on croise des habitants, un sac de lentilles sur le dos et leur provision de kérosène dans un sac en plastique. Depuis bientôt six mois, Ahmed vit à côté de sa maison en ruine, avec sa femme et ses quatre enfants. La nuit, ils dorment sous la tente fournie par l'armée pakistanaise, cinq jours après le tremblement de terre. Le jour, ils s'abritent à l'ombre des arbres et des murs encore debout pour chercher la fraîcheur. «Je vais reconstruire une maison, si possible avant la mousson qui arrive en juillet. Ce sera un abri temporaire, en planches et en tôle ondulée, pas une maison comme avant, avec des murs de pierre et un toit en ciment. Ce serait trop dangereux en cas de nouvelle secousse. Notre grand problème ici, c'est l'eau et la route. Cela me prend une heure pour aller chercher de l'eau dans des bidons.»

Sur les quatre sources qui alimentaient en eau le village, deux ont été obstruées par les glissements de terrain. Deux canalisations de 4 à 5 kilomètres de long doivent être réparées. «Les canaux d'irrigation sont à sec et je ne peux pas me contenter de l'eau de pluie pour cultiver le riz et le maïs dans mes champs», explique Shazulla, 70 ans, le chef du village, un des rares membres de la communauté à vivre d'agriculture. «Il ne me reste plus que la récolte des abricots en juin et des noisettes et des pommes en novembre et décembre. Avant, chacun cultivait ses légumes. Aujourd'hui, il faut les acheter au bazar de Patika. Je vais devoir gagner ma vie comme journalier.»

A Batanga, la plupart des hommes en âge de travailler exerçaient une activité loin du village, la majorité comme ouvriers sur des chantiers de construction, les autres comme fonctionnaires. Le jour du tremblement de terre, la plupart d'entre eux n'étaient pas là. «Ce sont les femmes qui ont creusé les tombes pour enterrer les 36 morts du village», raconte Ahmed. «J'étais revenu de Karachi où je travaillais sur un chantier pour passer le mois de Ramadan avec ma famille. Quand la terre a tremblé, nous étions dehors dans la cour et c'est ce qui nous a sauvés.»

Ecole primaire rouverte

C'était le temps de l'urgence, quand les premiers secours sont arrivés, au bout de quelques jours. Ahmed cite les volontaires du Jamaat-ud-Dawa (ndlr: nouveau nom de l'organisation djihadiste Lashkar-e-Tayaba interdite par le président Musharraf en janvier 2002) qui ont sorti les cadavres des gravats ou encore ceux de la fondation Al-Mustafa et du Croissant-Rouge turc qui ont distribué des vivres. Au mois de décembre, l'école primaire a rouvert ses portes et, il y a un mois, l'électricité a été rétablie. A quelques variantes près, le même scénario s'est répété dans les villages voisins.

Au bord de la rivière Neelum, le village de Kalpana résonne du bruit des marteaux qui enfoncent les clous dans le bois des charpentes. «Le plus urgent après la construction de ces maisons provisoires, c'est le rétablissement des infrastructures», insiste Mushtaq Ahmed, président d'un comité local qui supervise la réhabilitation du réseau d'alimentation en eau pour les localités du secteur, avec l'aide d'une équipe du Comité international de la Croix-Rouge (CICR). «Il faut arrêter de distribuer l'aide alimentaire pour permettre au commerce local de reprendre et éviter que les gens deviennent des mendiants. Nous sommes impatients de commencer à reconstruire à condition que le gouvernement nous en donne les moyens. La plupart des habitants ont reçu du gouvernement un premier versement de 25000 roupies sur les 75000 promis pour chaque famille mais nous ne savons pas quand nous recevrons le reste.»

«La reconstruction a commencé mais notre souci, c'est de ne pas nous retrouver dans une nouvelle situation d'urgence à la veille du prochain hiver, affirme Jan Vandemoortele, coordinateur de l'ONU à Islamabad. Nous devons poursuivre certaines opérations d'aide, de façon plus sélective et ciblée à destination des populations vulnérables et avec l'objectif de remettre les gens au travail. Les géologues prévoient que les pluies de la mousson pourraient produire des glissements de terrain très importants. Si c'est le cas, la reconstruction deviendra toute théorique, estime le coordinateur. C'est pour cela que nous avons encore besoin d'hélicoptères pour atteindre les régions inaccessibles par la route. La plupart des gens dans les montagnes auront un abri décent avant l'hiver. Le problème, ce sont quelques lieux reculés et les centres urbains comme Muzaffarabad et Balakot où il sera beaucoup plus long de reconstruire ou de réinstaller la population ailleurs. Si la reconstruction est achevée d'ici à trois ans, ce sera un grand succès.»