Une semaine après la mort du président Idriss Déby tué au combat, aussitôt remplacé par son fils Mahamat Idriss Déby, jeune général de 37 ans, plusieurs partis et mouvements d’opposition appelaient les Tchadiens à descendre dans la rue mardi contre ce qu’ils qualifient de «coup d’Etat». Un de plus dans l’histoire tourmentée de ce pays qui n’a jamais connu de transition pacifique. Plusieurs personnes ont été tuées dans les manifestations. La France, le plus proche allié de N’Djamena, a condamné la «répression», de même que l’Union africaine et l’Union européenne. Coup de téléphone à N’Djamena à Baldal Oyamta, coordinateur national de la Ligue tchadienne des droits de l’homme.

Le Temps: Quel est le bilan de cette journée de manifestation contre le nouveau pouvoir tchadien?

Baldal Oyamta: Nous craignons que la répression des manifestations ait causé au moins neuf morts, principalement à N’Djamena mais aussi à Moundou, dans le sud du pays. Malheureusement, le bilan risque d’être plus lourd, nos informations ne sont pas encore complètes. Il faut probablement ajouter une cinquantaine de blessés et une centaine d’arrestations. Nous n’avions plus vu de telles manifestations depuis très longtemps. Depuis 2006, tous les rassemblements sont interdits, soi-disant à cause de la situation sécuritaire puis de la pandémie de Covid-19. Mais aujourd’hui, cela n’a pas dissuadé les gens de sortir dans la rue, malgré les tirs à balles réelles à la kalachnikov et parfois avec des armes encore plus lourdes.

Avez-vous une estimation de l’ampleur des rassemblements?

C’est difficile à dire, car les gens étaient dispersés à cause de la répression. Dans la capitale, N’Djamena, il y avait beaucoup de fumée à cause des pneus incendiés. Rien que dans ma rue, il y avait des centaines de manifestants. La colère contre le coup d’Etat est très forte. Et le soutien de la France aux putschistes a jeté de l’huile sur le feu.

Ce mardi, le général Mahamat Idriss Déby, qui a succédé à son père, a annoncé dans son premier discours à la télévision un «dialogue national inclusif», y croyez-vous?

Son discours sonnait creux. Mahamat Idriss Déby ne connaît pas les réalités politiques et historiques du pays. La guerre a commencé peu après l’indépendance de 1960, quand nous n’étions même pas encore nés. Mais nous continuons de payer ces soixante années de conflit. Le chef de la junte a uniquement caressé les Tchadiens dans le sens du poil afin de garder le pouvoir.

N’est-ce tout de même pas une concession après que les généraux ont rejeté toute négociation avec les rebelles du FACT, qui ont mortellement blessé le président Idriss Déby?

Cette contradiction pose justement problème. Pour le bien du Tchad, nous devons dialoguer avec toutes les composantes de la société tchadienne, mais aussi avec la diaspora et la communauté internationale. Il faut ratisser large. Si on rejette une partie au conflit, on répète les mêmes erreurs que dans le passé et on ne règle rien. La mort d’Idriss Déby aurait pu apaiser la situation. C’était une occasion pour son clan qui monopolise le pouvoir depuis trente ans de demander pardon aux Tchadiens. L’occasion a été manquée, avec la complicité de la France, qui n’a pas freiné les généraux tchadiens. On voit aujourd’hui le résultat avec la répression très dure des manifestations de ce mardi.

Quelles seraient les conditions indispensables d’un réel dialogue?

Une seule personne ne peut pas décréter le dialogue national, ni décider de son format ou de la liste des invités. Il faut une démarche participative. Nous ne voulons pas nous laisser flouer trente ans de plus.

Les chefs d’Etat étrangers venus pour les obsèques d’Idriss Déby, à commencer par Emmanuel Macron, craignaient pour la stabilité du Tchad. Comment les rassurer?

Ce souci de stabilité est un faux débat. Le Tchad ne subissait pas d’attaques terroristes, avant d’intervenir militairement dans les pays voisins.

Comment voyez-vous la situation évoluer ces prochains jours?

Après la répression, les manifestations vont continuer. Les divisions au sein de l’armée persistent. Les rebelles du FACT disent qu’ils sont bombardés. Ils risquent de riposter. L’espoir viendra peut-être du premier ministre qui vient d’être nommé par la junte. Albert Pahimi Padacké était un allié incontestable de l’ancien régime, c’est vrai, mais il va devoir former son équipe. Les militaires sont disqualifiés aux yeux d’une majorité de Tchadiens. Ils doivent impliquer d’autres personnes. Il y a des personnalités consensuelles au Tchad qui pourraient conduire une véritable transition.