C'est peu de dire que le raz de marée qui a ravagé Aceh, le 26 décembre, est aussi en train d'affecter le conflit, jusque-là très peu médiatisé, qui oppose depuis une trentaine d'années la guérilla séparatiste du Mouvement Aceh libre (GAM) et l'armée indonésienne. La loi martiale, imposée en mai 2003 et en vertu de laquelle la province du nord de Sumatra vivait coupée du monde, a dû être levée par la force des choses pour permettre l'acheminement des secours. Les deux parties, désormais au centre de l'attention internationale, ont très vite annoncé un cessez-le-feu. Et mercredi, le ministre des Affaires étrangères, Hassan Wirayuda, a même annoncé que Djakarta pourrait reprendre avant la fin du mois de janvier des discussions de paix avec le GAM gelées depuis.

Facteurs d'embrasement

Au-delà des déclarations de bonne volonté, la question se pose de savoir si la dynamique de ce long et sordide conflit (lire encadré) s'en trouve fondamentalement modifiée. Et si, après de précédents accords de paix sans suite, le contexte post-tsunami est susceptible de jouer en faveur d'un règlement définitif. Or rien n'est moins sûr. De nombreux signaux laissent au contraire craindre qu'en rouvrant la province aux regards et à la présence étrangère, le tsunami a également généré de nouveaux facteurs d'embrasement.

Hassan Wirayuda est l'ancien chef de la mission indonésienne auprès de l'ONU à Genève, et fut à ce titre négociateur en chef des pourparlers secrets qui débouchèrent sur l'accord de paix de 2001, signé… à Genève sous l'égide du Centre pour le dialogue humanitaire. Mais ses propos ne sont en rien représentatifs d'un pouvoir indonésien très divisé sur la question d'Aceh.

Le président Susilo Bambang Yudhoyono, élu en septembre dernier, s'est déclaré favorable à un règlement du conflit. Selon tous les observateurs, cet ancien militaire, qui fut l'un des parrains des accords de Genève avec le GAM, semble sincère dans son désir d'être celui qui y mettra fin. Il a recueilli 75% des suffrages à Aceh lors de la présidentielle, signe des espoirs placés en lui par une population dégoûtée de la manière avec laquelle sa prédécesseur, Megawati Sukarnoputri, a laissé le champ libre aux militaires pour en finir avec la guérilla. L'ambition du nouveau président n'est pas uniquement philanthropique. Elle vise aussi à lever les obstacles à une reprise de la coopération militaire avec les Etats-Unis – où il a été formé –, suspendue depuis plusieurs années.

Le président Yudhoyono a-t-il pour autant les moyens d'un accord de paix? Lui et ses proches ont en effet en face d'eux une institution militaire puissamment nationaliste et obnubilée par le précédent du Timor-Oriental, qui avait fini par obtenir son indépendance en 2002 au terme d'une longue guérilla. Certains éléments de l'armée ont en outre tout à perdre d'un règlement qui les priverait des juteux avantages qu'ils tirent de leur présence sur place. Selon un bon connaisseur du dossier, Djakarta ne subvient aux besoins de ses 40 000 hommes déployés en Aceh qu'à hauteur de 25%. «Pour les 75% restants, les militaires s'en remettent aux ressources de la province propices à tous les trafics: racket, extorsions, contrebande de bois et d'autres ressources naturelles, et même trafic de drogue. Les dix-huit mois de loi martiale leur ont permis de commettre les pires excès en toute impunité, et ils souhaitent le départ le plus rapide des étrangers pour qu'on n'aille pas mettre le nez dans leurs affaires», dit-il.

Milices islamistes

Par la voix de son vice-président, Djakarta avait donné jusqu'à fin mars aux forces d'assistance étrangères pour quitter la province, avant de faire machine arrière devant les réactions de la communauté internationale. «Le pouvoir indonésien fait trop de déclarations opposées pour que l'on puisse déterminer qui a le plus d'influence et quelle est véritablement sa ligne de conduite, résume Sidney Jones, spécialiste de l'Indonésie pour l'International Crisis Group (ICG). La situation actuelle offre des opportunités pour résoudre le conflit, mais ceux qui veulent s'en saisir y réussiront-ils?»

Dans ce contexte mouvant et indécis, les pires dérapages sont à craindre. Selon une source humanitaire s'exprimant sous le couvert de l'anonymat, l'armée a récemment acheminé vers Aceh plusieurs centaines de membres des milices islamistes auxquelles elle a déjà eu recours dans un passé récent: à Djakarta lors de manifestations politiques, au Timor-Oriental ou à Aceh même, où elles ont été sciemment utilisées pour torpiller les efforts de paix après l'accord de 2001. En début de semaine, le Danemark a par ailleurs formulé une étrange mise en garde contre des risques d'«attaques terroristes» en Aceh. Pour Sidney Jones, il est exclu que ces menaces émanent du GAM, qui a tout à gagner de la présence étrangère et de la visibilité qu'elle en tire. D'où cette question: des islamistes indonésiens radicaux chercheraient-ils à transformer la région en terre de djihad sur le modèle de la Bosnie ou de la Tchétchénie? Des militants du Laskar Jihad ou du Darul Islam, deux organisations islamistes indonésiennes, ont été envoyés à Aceh pour y contrer ce qu'elles estiment être l'agenda caché de l'aide internationale: christianiser la province.

Mais, selon Sidney Jones, la mouvance djihadiste n'a aucune chance de parvenir à ses fins face à un mouvement, le GAM, motivé par des considérations «ethnico-nationalistes». «Des contacts ont eu lieu à la fin des années 90 entre le GAM et la mouvance djihadiste internationaliste pour discuter de possibles coopérations. Les discussions se sont très vite soldées par un constat d'absolue incompatibilité entre les deux démarches.»