«La région que je contrôle étant située à la frontière de l'Europe et de l'Asie, on peut mettre le couteau sous la gorge des gens, mais en n'oubliant jamais de rester poli avec eux.» L'ancien premier ministre libéral, Sergueï Kirienko, caractérise ainsi sa façon d'exercer dans l'arrondissement de la Volga – qui comprend en fait une quinzaine de régions administratives – les responsabilités que le président Poutine lui a confiées. Sergueï Kirienko est, en effet, l'un des sept «représentants du président chargé de pouvoir» qui contrôlent chacun une partie du pays, avec la mission d'y faire respecter la ligne politique et économique décidée au Kremlin.

Les gouverneurs locaux ne sont évidemment guère ravis de se coltiner ces super-revizor dotés du droit de fourrer leur gros nez à peu près partout. «Nous ne sommes pas une structure de plus, explique un Sergueï Kirienko venu rendre compte de son travail devant une brochette d'experts privés et quelques espions de l'administration présidentielle. Nous sommes un levier du pouvoir destiné à mieux faire fonctionner les structures existantes.» Cette volonté de mettre au pas les pouvoirs locaux n'est pas nouvelle et remonte à Catherine II, qui lâchait dans les provinces ses terribles généraux gouverneurs.

«Nous agissons comme des missiles à têtes chercheuses», ajoute l'ancien chef du gouvernement, qui cite au rang de ses tâches «le contrôle de la façon dont les gouverneurs exercent leur mandat, la formation de cadres administratifs compétents, la mise en concordance des lois locales avec les lois fédérales». Il est un point particulièrement sensible où les hommes du président ont fait immédiatement jouer leur autorité au sujet des nominations administratives et militaires. «Nous avons fait cesser cette pratique qui voulait que les régions nomment à des postes importants, financés par l'Etat central, des gens qui leur convenaient et sur ce seul critère.»

Il a également fallu expliquer que les représentants du Kremlin n'étaient pas là pour résoudre concrètement les cas «de routes non asphaltées ou de pensions non versées». Et limiter à trois types de configuration les coups de main ou de bâton fédéraux: «lorsque la législation fédérale est enfreinte par la législation locale, lorsqu'une situation d'urgence se présente, lorsque des irrégularités manifestes sont repérées dans les agissements des autorités municipales ou régionales.» Pour l'arrondissement de la Volga, Sergueï Kirienko a ainsi pu débusquer 861 articles de lois qui entraient en contradiction avec la législation fédérale.

Des mesures sont également instaurées pour aider les entreprises confrontées à leur lot habituel de racket, pouvant émaner aussi bien des services fiscaux, que de la milice ou… des pompiers. «Nous avons imposé dans chaque usine la tenue d'un livre de visite. Chaque fois que le représentant d'un service quelconque se présente, il doit s'inscrire dans le livre. Maintenant, cela se passe comme ça: quand quelqu'un débarque à l'usine, au lieu de parlementer avec lui, ils lui tendent le livre à signer, ce qui suffit à faire fuir le raquetteur potentiel.»

Notons encore que les sept représentants du président se rencontrent une fois par mois à Moscou, et que l'ensemble du personnel œuvrant pour l'institut se limite à plus d'une centaine. «Nous ne sommes là que pour servir de liens entre la société et l'Etat. Nous créons, sous forme de concours ouvert, des conditions d'investissements, de façon à ce que les meilleurs projets bénéficient de la manne fédérale et nous recherchons des sponsors pour des projets locaux à buts non commerciaux, eux aussi soumis à concours.» Les hommes du président entendent également intervenir dans un domaine particulièrement sensible: les médias. «Nous avons constaté que les médias locaux donnaient systématiquement une image enjolivée de leur région et de ses performances. Nous allons donc aider à la création de médias multirégionaux.»

Quant à la confrontation avec les gouverneurs locaux, Sergueï Kirienko affirme que «cette phase est dépassée. En décembre nous avons réuni tous les gouverneurs à Moscou pour leur communiquer les plans du pouvoir central, qui n'ont pas été présentés comme des décisions définitives mais comme des projets auxquels ils seront associés. La rencontre était programmée pour deux heures. Elle a duré cinq heures».