Espagne

Après une ascension météoritique, Podemos connaît sa pire crise

Le parti anti-austérité se déchire sur la nécessité de nouer des alliances avec d’autres formations politiques espagnoles. Malgré cette crise interne, les sondages placent Podemos comme second parti du pays: derrière les conservateurs au pouvoir, mais devant les socialistes

Podemos vit sur les charbons ardents. Cette formation issue de l’«indignation citoyenne», expression d’un désenchantement avec la classe politique traditionnelle, connaît la pire crise de sa courte existence. Via les réseaux sociaux, les deux poids lourds se livrent à une lutte fratricide. Iñigo Errejon, le n° 2 du parti, lançait via Twitter à Pablo Iglesias, le secrétaire général et leader charismatique, mercredi: «Personne n’est indispensable, je dis bien personne, Pablo». Réponse le lendemain du second: «Si tu continues ainsi, Iñigo, tu n’iras pas bien loin». Depuis les fêtes de fin d’année, «Pablistas» et «Errejonistas» s’entre-déchirent à coup d’attaques blessantes. Les cinq millions de votants de Podemos et les membres de l’«Assemblée citoyenne» -l’organe directeur composé de 62 membres- en demeurent stupéfaits: leur parti serait-il en train de se fracturer?

«Nous vous faisons honte»

La situation a pris des teintes dramatiques. Au point que Pablo Iglesias, ce professeur de sciences politiques au verbe tranchant contre la «caste» et le «système», s’est fendu cette semaine d’un pardon retentissant auprès de ses troupes: «Chers militants, je sais qu’actuellement nous vous faisons honte […] Si nous ne prenons pas garde, nous allons détruire Podemos». Une mise en garde reprise à son compte par Juan Carlos Monedero, cofondateur et électron libre, lui aussi politologue de l’Université Complutense de Madrid: «Ce serait une triste grimace du destin que nous en venions à nous autoéliminer. Car c’est bien ce que cherche à faire le régime en place. Alors ne nous appliquons pas à nous-même le châtiment que notre ennemi extérieur veut nous infliger!»

Lancé en janvier 2014, Podemos a grandi très vite. Aux élections européennes de mai de cette même année, ce nouveau-né, qui se définit comme un parti de gauche s’étant donné pour mission «la reprise en main de la souveraineté par le peuple», avait créé une immense surprise en obtenant 8% de l’électorat et 5 députés au parlement de Strasbourg. Bête noire des deux grands partis qui se partagent le pouvoir depuis le retour de la démocratie en 1978 (le Parti socialiste, PSOE, et le PP, conservateurs), il s’est propulsé comme la troisième force aux législatives de juin 2016, avec 71 députés sur 350. Aujourd’hui, les sondages situent Podemos comme deuxième formation nationale, derrière les conservateurs libéraux du PP emmenés par le placide Mariano Rajoy, à la tête d’un gouvernement en minorité depuis décembre.

Division idéologique

La division qui ravage la jeune formation est avant tout idéologique. D’un côté, la faction emmenée par le secrétaire général Pablo Iglesias, 38 ans, intransigeant contre «la caste», partisan d’une stratégie agressive «pour faire tomber le système». De l’autre, le n° 2 Iñigo Errejon, 33 ans, davantage modéré, favorable à des alliances avec d’autres formations «pour parvenir au pouvoir». Jorge Vestrynge, politologue et fervent sympathisant de Podemos, analyse: «Nous assistons à une opposition entre ceux que j’appelle les résistants, qu’incarne Iglesias; et puis les collaborationnistes avec le système, terme que j’emploie dans un sens positif, que représente Errejon. C’est aussi une distinction sociale, les premiers proviennent des classes populaires; les seconds sont majoritairement des rejetons de bonne famille, de la bourgeoisie de gauche».

Ce dilemme, qualifié de dramatique par les nombreux adversaires -politiques ou médiatiques- de Podemos, n’est pas forcément vécu comme tel en interne. José Manuel Lopez, 50 ans, proche de Iñigo Errejon, calme le jeu: «A la différence de la droite et des socialistes, je revendique pour mon parti une pluralité, un débat ouvert, malgré des excès dans les réseaux sociaux. Nos électeurs exigent de nous l’unité, pas l’uniformité». A la mi-février, le Congrès national de Podemos qui se tiendra dans les arènes madrilènes de Vistalegre permettra d’établir si on assiste à un schisme fatal ou à une simple crise de croissance.

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