La rue du Révérend-Père-Christian-Gilbert, à Asnières-sur-Seine au nord de Paris, parait bien loin de l’Elysée où l’historien Vincent Duclert a remis vendredi à Emmanuel Macron le rapport de la Commission de recherche sur les archives françaises relatives au Rwanda. C’est pourtant là que s’est noué, le 16 mai 2020, le dernier épisode marquant de la traque judiciaire des criminels de guerre impliqués dans le génocide des Tutsis, entre avril et juillet 1994.

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Recherché par l’Office central de lutte contre les crimes contre l’humanité (OCLCH), l’ex-homme d’affaires Félicien Kabuga, 84 ans, y a été arrêté ce jour-là, après presque trente ans de cavale l’ayant d’abord conduit en Suisse – la Confédération, avertie de sa présence comme demandeur d’asile à Genève, avait préféré l’expulser en août 1994 plutôt que de l’arrêter – en Belgique, puis en France. Le 26 octobre 2020, suite au rejet de son pourvoi en cassation contre une possible extradition, celui que beaucoup considèrent comme l’un des principaux financiers des extrémistes hutus a été transféré à la prison de Scheveningen, près de La Haye, où se trouvent les responsables présumés du génocide, poursuivis par le mécanisme de l’ONU, successeur du Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR).

Mémoire contre justice

D’un côté, la mémoire, avec les conclusions du rapport Duclert sur la France «fautive» mais pas «complice» de la tragédie qui coûta la vie à près d’un million de Tutsis. De l’autre, la justice: «Le dossier rwandais a été contaminé par le mensonge, la manipulation et la passion, a reconnu l’historien, dont la commission composée de sept historiens et juristes a travaillé plus de deux ans sur tous les fonds d’archives disponibles, y compris ceux des services de renseignement et de l’armée française. La question de la complicité d’un génocide est posée au juge. Nous sommes des historiens et nous n’interrogeons pas la matière historique en ces termes.»

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Il y a fort à parier, toutefois, que cette séparation entre le compte rendu des faits documenté par les archives et l’action judiciaire risque d’être ébranlée par les conclusions du rapport commandé par Emmanuel Macron dans une lettre de mission du 5 avril 2019, à la veille de la commémoration du 25e anniversaire du génocide qui avait démarré le 7 avril 1994. Le président français avait alors souhaité, par écrit, «un approfondissement de notre connaissance et de notre compréhension de cette entreprise terrifiante de destruction humaine». Le rapport affirme que les responsabilités françaises sont avant tout «politiques», dues à un «aveuglement» face au «régime raciste, corrompu et violent» du président hutu Juvénal Habyarimana (tué dans l’explosion de son avion, abattu par un missile au-dessus de Kigali le 6 avril 1994) et ce, malgré des «alertes».

«En France, à l’inquiétude de ministres, de parlementaires, de hauts fonctionnaires, d’intellectuels, il ne fut répondu que par l’indifférence, le rejet ou la mauvaise foi», poursuit le document, accablant pour François Mitterrand et ses principaux conseillers militaires dans cette période compliquée de cohabitation avec le premier ministre Edouard Balladur, beaucoup moins enclin à intervenir au Rwanda (ce dernier a promis, en janvier, d'ouvrir à son tour ses archives). Maintes fois mis en cause, l’ancien secrétaire général de l’Elysée et ministre des Affaires étrangères Hubert Védrine a de nouveau réitéré ce week-end sa thèse de l’échec, à l’époque, d’une tentative française de médiation entre les autorités dominées par les Hutus et le FPR, le front des rebelles tutsis dirigé par l’actuel président Paul Kagame: «Il y avait une course de vitesse et la réponse de la France, c’était de faire pression pour arriver à un compromis. […] Nous n’avions pas un comportement d’ami aveugle.» L’attitude de la France a régulièrement été mise en cause, notamment par le journaliste Patrick de Saint-Exupéry, auteur de L’Inavouable et, récemment, de La Traversée (Ed. des Arènes).

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Mur du silence

Ce rapport, comme la très longue fuite de Félicien Kabuga, protégé par sa famille installée en partie en France et par une partie de la communauté rwandaise, promet donc de relancer la polémique sur le mur du silence souvent rencontré par les magistrats enquêteurs. «Les procédures judiciaires deviennent lentes lorsqu’il s’agit de l’affaire du Rwanda, la justice est appelée à être plus efficace», dénonçait, en 2020, l’un des avocats impliqués, Laurence Davidovic. Un collectif des parties civiles pour le Rwanda, créé en 2001 par Dafroza et Alain Gauthier, a déposé 33 plaintes en France contre des présumés génocidaires. «Tous ceux qui sont visés sont localisés. Quand on dépose plainte, on donne leur adresse», expliquaient-ils au Parisien après l’arrestation de Félicien Kabuga. «On pense qu’il y a une centaine de criminels rwandais en fuite en France, poursuivaient-ils. Mais on n’a pas les moyens d’enquêter. Ils ont choisi la France parce qu’ils étaient francophones. Ils avaient des contacts ici. Ils se disaient: «On va en France, on sera plus ou moins tranquilles.» Les autorités rwandaises ont pour leur part adressé au moins 48 demandes d’extradition à la France, premier pays européen avant la Belgique, ancienne puissance coloniale (40 demandes).

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Pour les recherches, l’OCLCH est composé d’une vingtaine de gendarmes, de policiers et d’agents mis à disposition par le Ministère des armées «ou de toute autre administration possédant une expertise dans la lutte contre les crimes internationaux». Son ancien patron, le colonel de gendarmerie Eric Emeraux, a publié un livre, La Traque est mon métier (Ed. Plon), dans lequel il détaille certaines de ses opérations sur les traces des criminels rwandais, comme ce prêtre ordonné après un passage au grand séminaire à Orléans qui, avant d’être interpellé, entretenait quelques maîtresses et finançait les Forces démocratiques de libération du Rwanda (FDLR), une rébellion basée en République démocratique du Congo et connue pour enrôler des enfants soldats. Un sujet régulier de questionnement est la présence en France de la veuve du président Juvénal Habyarimana, Agathe, protégée par des recours malgré plusieurs rejets de ses permis de séjour.

Récemment, plusieurs révélations du site Mediapart ont enfin réitéré l’hypothèse de possibles complicités locales françaises. Celui-ci affirme avoir localisé, également près d’Orléans, l’ancien chef des renseignements militaires du gouvernement génocidaire hutu, Aloys Ntiwiragabo, objet d’un mandat d’arrêt international depuis août 2020. Le site affirmait aussi en février qu’une note signée de l’actuel patron du renseignement français Bernard Emié prouve que Paris a laissé fuir des commanditaires du génocide présents dans la zone sécurisée par les troupes françaises dans le cadre de l’opération humanitaire Turquoise déployée de juin à août 1994 pour venir officiellement en aide aux Tutsis massacrés. Le dévoiement de l’opération Turquoise a notamment été dénoncé par le lieutenant-colonel Guillaume Ancel, alors déployé sur place, dans son livre Rwanda, la fin du silence (Ed. Les Belles Lettres).