Les Etats-Unis ont accueilli avec prudence, mardi, l’annonce par le gouvernement éthiopien d’un cessez-le-feu unilatéral au Tigré. Cette annonce «pourrait être une étape positive si elle est suivie de changements sur le terrain en vue de mettre un terme au conflit et aux atrocités, et de permettre une assistance humanitaire libre», a déclaré le porte-parole du département d’Etat Ned Price, dans un communiqué.

C’est un revers majeur pour le premier ministre éthiopien Abiy Ahmed, sept mois après être entré en guerre contre la province rebelle du Tigré dans le nord du pays. Lundi, les rebelles ont repris sans coup férir la capitale régionale Mekele. Selon des journalistes sur place, la reconquête a été accueillie par les acclamations de milliers de manifestants.

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L’une des rares organisations indépendantes présentes, le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) témoignait mardi du calme dans la ville. Les magasins étaient ouverts et les gens ressortaient dans les rues. Mais l’organisation humanitaire n’avait pas de vision claire à l’extérieur de Mekele, les déplacements étant trop dangereux.

Suite à sa déroute, le gouvernement fédéral a annoncé un cessez-le-feu. Mais les forces tigréennes ne se contentent pas de cette victoire. Elles ont annoncé vouloir «libérer» l’ensemble du territoire tigréen, un peu plus grand que la Suisse, et poursuivre leurs «ennemis» jusqu’en Erythrée voisine et dans la région d’Amhara.

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Ce retournement dans le conflit, qui s’est déroulé presque à huis clos, intervient alors que l’Ethiopie attend toujours les résultats des élections législatives du 21 juin. Un scrutin qui n’a pas pu se dérouler dans de nombreuses régions, à cause de l’insécurité. Abiy Ahmed espérait asseoir son pouvoir sur l’Ethiopie, second pays le plus peuplé d’Afrique et composé de nombreux peuples aux velléités parfois sécessionnistes.

C’est le cas des Tigréens (6% de la population éthiopienne) qui ont dominé la fédération pendant un quart de siècle, jusqu’à l’avènement d’Abiy Ahmed (un Oromo, la communauté majoritaire) en 2018. Après avoir perdu le pouvoir à Addis-Abeba, le Front populaire de libération du Tigré (FPLT) s’est replié sur sa région, organisant son propre scrutin en septembre dernier contre l’avis d’Addis-Abeba. Deux mois plus tard, les forces fédérales chassaient manu militari les autorités locales qui se réfugiaient dans les montagnes.

Parti autoritaire et aguerri, le FPLT a continué le combat. Les officiers tigréens formaient la colonne vertébrale de l’armée éthiopienne lors de la guerre contre l’Erythrée voisine à la fin des années 1990.

Des alliés sulfureux

Pour réussir sa percée au Tigré, Abiy Ahmed s’était appuyé sur des milices amharas, région frontalière ayant des litiges territoriaux avec la province rebelle. Il a aussi reçu les renforts de l’armée érythréenne, avec qui le jeune premier ministre avait fait la paix en 2018, y gagnant le Prix Nobel l’année suivante. Mais, sous la pression internationale, l’Erythrée a commencé à se retirer du Tigré et les forces fédérales se sont manifestement écroulées.

En annonçant le lancement de leur contre-offensive, les forces tigréennes affirmaient que d’innombrables jeunes les avaient rejoints, indignés par les informations d’exactions commises par les soldats éthiopiens, érythréens et les miliciens amharas. Récemment, l’ONU faisait état d’une famine dans la province largement inaccessible aux humanitaires, où trois membres de Médecins sans frontières ont été tués en fin de semaine dernière.

Les prochaines batailles

«Il y a désormais une union sacrée au Tigré derrière le FPLT», analyse Gérard Prunier, ancien chercheur au CNRS et consultant international sur la Corne de l’Afrique. «Que va décider le FPLT? Va-t-il pousser son avantage jusqu’à Addis-Abeba, comme il l’avait fait pour chasser le dictateur Mengistu en 1991? Ou au contraire assurer l’indépendance du Tigré, voire renverser le régime érythréen?» s’interroge le chercheur français.

Pour Tobias Hagmann, politologue et consultant basé à Bâle, Abiy Ahmed n’a pas dit son dernier mot. «Il va certainement remporter les élections législatives. Plus important, ses troupes se regroupent et ses alliés amharas ne sont pas prêts à renoncer aux gains territoriaux obtenus au Tigré.» Le chercheur pense que les Tigréens ont renoncé à leur projet de domination de l’Ethiopie. «Leur priorité sera de prendre leur revanche sur l’Erythrée et, à moyen terme, de renverser le président Isaias Afwerki à Asmara», prévoit-il. Bref, la guerre est loin d’être terminée et menace de déstabiliser toute la Corne de l’Afrique.

D’ici là, on peut espérer une pause dans les combats. Une trêve qui pourrait être mise à profit pour acheminer une aide humanitaire vitale à la population tigréenne après des mois de combats et de privations. Une réunion du Conseil de sécurité de l’ONU devrait se tenir ces prochains jours. Jusqu’à présent, la Russie et la Chine se sont toujours opposées à une ingérence dans les affaires intérieures de l’Ethiopie. Mais Addis-Abeba est désormais en position de faiblesse et pourrait offrir quelques concessions, comme en témoigne son cessez-le-feu unilatéral, officiellement pour des raisons humanitaires.