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Hassan de Jordanie: «Il est temps de ne plus se focaliser sur des aspects binaires.»
© Mark Henley/Panos pour Le Temps

Interview

«Les Arabes doivent quitter leurs silos de souveraineté nationale»

En 1999, le prince Hassan de Jordanie aurait pu devenir roi. Mais c’est son neveu qui fut choisi par le roi Hussein pour lui succéder. Le prince Hassan est très critique envers la manière dont l’administration Trump aborde la question de la paix entre Israéliens et Palestiniens. Pour lui, la culture musulmane doit être davantage reconnue pour ses institutions que pour ses extrémismes

Frère du défunt roi Hussein de Jordanie, oncle de l’actuel roi Abdallah II, le prince Hassan ben Talal était à Genève fin juin pour participer à la Conférence mondiale sur les religions, les croyances et les systèmes de valeurs tenue au Palais des Nations. Prince héritier jusqu’en 1999, lorsque son frère remet le titre à son neveu, il est reconnu comme homme d’Etat et c’est une voix qu’on écoute. Le Temps l’a rencontré.

Le Temps: A Genève, vous êtes venu parler de religion. Au Moyen-Orient, elle est un puissant facteur de division…

Hassan ben Talal: Depuis le début du XXe siècle, l’équation du pouvoir est de toute évidence tributaire d’un facteur: le pétrole. Si les Etats-Unis continuent de s’affirmer comme l’un des grands producteurs de pétrole de la planète, il est évident que les Etats du Moyen-Orient producteurs de pétrole, comme l’Irak, vont souffrir. C’est déjà le cas. Il suffit de regarder une carte: ce sont des milices et groupes extrémistes qui gèrent la manne pétrolière en Syrie. C’est aussi le cas en Libye. Il est difficile de stabiliser le Machrek alors qu’il est en train d’imploser. Il est temps de ne plus se focaliser sur des aspects binaires, chiites-sunnites, Israéliens et Palestiniens, mais d’élargir le débat sur le devenir de la région.

La dispute entre l’Iran (chiite) et l’Arabie saoudite (sunnite) constitue une ligne de fracture majeure au Moyen-Orient…

Le clivage entre ces deux pays est d’ordre ethnico-culturel et il existe depuis le début de l’islam. Le même type de clivage existe ailleurs entre Irlandais et Anglais, entre catholiques et protestants. Il est important d’inscrire ces antagonismes dans leur contexte.

Après plusieurs attentats terroristes au nom de l’Etat islamique en Europe, les tensions entre l’Occident et l’islam sont fortes. Que faire?

Ces tensions résultent d’un nihilisme orchestré par des partis d’extrême droite et un nationalisme résurgent au sein d’Etats, et il se reflète dans les opinions publiques et les prises de position anti-immigrants. Ces extrémismes, on les retrouve partout, chez les juifs, les chrétiens et les musulmans. Pour contrer cette phobie des migrants et cette obsession de les maintenir à distance en tant qu’ennemis potentiels, il serait plus judicieux de les considérer comme une chance unique en termes de ressources humaines. C’est précisément le choix qu’a fait l’Allemagne, qui a réalisé qu’elle pouvait combler un vide de main-d’œuvre en acceptant un million de migrants. Malheureusement, aujourd’hui, on érige des murs et on investit des milliards dans la sécurité intérieure.

Vous parlez d’une renaissance arabe…

Nous devons penser beaucoup plus dans les termes d’un espace régional, le Machrek, où seraient partagées toutes nos connaissances humaines, physiques et économiques. La culture musulmane devrait être reconnue davantage pour ses institutions que pour ses extrémismes. J’ai participé à des soupes populaires. J’ai pu voir à quel point des mères syriennes, jordaniennes, palestiniennes ou irakiennes ont des choses en commun. Il est temps de sortir des silos de la souveraineté nationale, qui n’ont cessé de nous diviser. Il faut retrouver la renaissance arabe de la fin du XIXe siècle, où l’on défendait les idéaux d’Etats pluralistes et où l’on jetait des ponts entre peuples. L’émiettement de la région en petits Etats souverains a provoqué une polarisation géographique, mais aussi une exacerbation de la haine.

Ces jours-ci, on parle de plus en plus du «plan de paix américain» pour résoudre le conflit israélo-palestinien, ou de ce que l’administration Trump appelle le «plan du siècle». Qu’en pensez-vous?

On ne peut pas traiter du présent et du futur sans prendre en compte le passé. Ce qui m’inquiète, c’est que les principaux problèmes ne sont pas abordés sur la base de ce à quoi un environnement stable pourrait ressembler. On ne peut pas décréter une paix globale sans qu’il y ait de paix entre les peuples. Si, dans les discussions menées par Washington, la question des colonies reste taboue, il ne restera que très peu d’espace vital pour les Palestiniens. La situation à Gaza, qu’on décrit comme la plus grande prison du monde, deviendra plus intolérable encore. Le fait d’ignorer les droits des Palestiniens va créer une pression démographique considérable. On va inciter les populations palestiniennes à quitter les territoires occupés et à aller s’installer ailleurs. Si l’on veut parler de «plan du siècle», il faudrait alors parler de toute la région du Machrek, des Palestiniens, Libanais, Jordaniens, Irakiens, Syriens, Turcs et Iraniens. Le plan américain veut peut-être provoquer un choc. Or ce n’est pas d’un choc qu’on a besoin, mais de rationalité. Selon des fuites, on a pu voir des cartes relatives aux colonies qui n’abordent ni la question de l’eau, ni celle de la sécurité et encore moins celle de Jérusalem, qui serait annexée. Il sera très difficile d’expliquer un tel plan aux Palestiniens.

Vous avez été très critique envers le déplacement de l’ambassade des Etats-Unis de Tel-Aviv à Jérusalem…

Il est invraisemblable d’aborder la question d’une solution globale en prenant comme première décision d’établir l’ambassade des Etats-Unis à Jérusalem. Il me semble prioritaire de trouver un modus vivendi avec toutes les religions représentées à Jérusalem, une solution œcuménique qui tienne compte des fondements de chaque religion et qui permette à chacun d’apprendre de l’autre par analogie. Pour ce faire, il faut rétablir la confiance. Or combien avons-nous investi dans la confiance? Un Israélien m’a récemment dit combien il était reconnaissant que les musulmans du XIIe siècle aient traduit les humanités et la physique. Où est la générosité intellectuelle aujourd’hui?

La Jordanie a connu une croissance démographique de plus de 87% depuis les années 1990, notamment en raison de l’arrivée massive de réfugiés de Syrie. Comment gérer un tel phénomène?

En Jordanie, on continue de parler d’une population de 5,2 millions d’habitants alors qu’avec l’afflux de réfugiés, elle dépasse désormais les 10 millions. Il serait bien de reconnaître ce fait. Nous sommes clairement en situation d’urgence.

Un Jordanien, Zeid Ra’ad al-Hussein, haut-commissaire de l’ONU aux droits de l’homme, a osé critiquer Amman. Il n’est plus le bienvenu en Jordanie. Un fait inquiétant?

Ce n’est pas surprenant. On ne fait pas d’omelettes sans casser des œufs. Zeid a beaucoup d’amis en Jordanie et ailleurs dans le monde qui sont sur la même longueur d’onde que lui. Mais il y a toujours des gens qui s’offusqueront en faisant des comparaisons qui n’ont pas lieu d’être. Un exemple: si vous parlez de Gaza et des Palestiniens, ne pensez-vous pas que le monde arabe doive lui-même balayer devant sa porte? Je l’ai dit à Zeid dès qu’il a pris ses fonctions, lui dont le grand-père était le frère de mon grand-père. Il laisse parler sa conscience comme l’exige sa fonction. Il n’a épargné personne, ni les grandes puissances, ni de petits pays.

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