Féminicides

Les Arabes israéliennes sous la menace des gangs

Mal combattue par l’Etat d’Israël, la criminalité organisée aggrave les dangers encourus par les femmes arabes israéliennes, déjà victimes de violences et de discriminations

Un jour avant sa mort, il pleuvait. Regardant les gouttes tomber par la fenêtre, Shadia a murmuré à sa mère: «Bientôt, cette maison portera le deuil.» Le lendemain, elle était assassinée d’une balle dans la tête en pleine rue, sa fille de 4 ans à la main. Shadia Noufrati avait 32 ans. «Tout le monde l’aimait», murmure sa mère recroquevillée sur le canapé de son appartement crasseux. Une femme vieillie avant l’âge, dont la sœur et la cousine avaient déjà perdu la vie dans des circonstances similaires et dit ne pas savoir pourquoi son enfant est mort. Ou n’ose le dire.

A Lod, pas besoin d’ennemis pour partir dans la fleur de l’âge. Située à une trentaine de kilomètres de Tel-Aviv, cette ville est l’une des plus dangereuses d’Israël. «Le taux de crimes y est dix fois plus élevé que la moyenne nationale», précise l’activiste arabe israélienne Samah Salaime.

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L’association Na’am, qu’elle a fondée en 2009, vient en aide aux femmes arabes, particulièrement touchées par les violences. Ainsi, 50% des féminicides répertoriés en Israël sont commis dans cette communauté alors qu’elle ne représente que 21% de la population. Une inégalité que Samah Salaime refuse d’imputer au conservatisme et au sexisme. «Si c’est notre culture le problème, il faut m’expliquer pourquoi le nombre de féminicides est bien moindre en Cisjordanie qu’en Israël», lance-t-elle.

Prolifération d’armes à feu

La véritable cause de cette violence selon elle, c’est la prolifération des gangs dans les zones occupées par les Arabes israéliens. Ainsi, 40% des crimes commis dans l’Etat hébreu le sont autour des villes mixtes de Ramleh, de Lod et de Jaffa et dans ce qu’on appelle le «triangle», soit la quinzaine de bourgs arabes autour d’Oum el-Fahm, de Tira et de Taibeh. Depuis une dizaine d’années, sept gangs y prolifèrent grâce à la drogue, au blanchiment d’argent et au trafic d’armes. Aujourd’hui, environ 400 000 armes à feu sont en circulation dans la société arabe, soit un pistolet ou un fusil pour trois habitants selon les chiffres de la police israélienne. «Une partie de l’arsenal de l’armée est vendue par d’anciens soldats à la mafia juive qui la transmet à la mafia arabe», décrypte Samah Salaime. Des armes toujours moins chères, toujours plus faciles d’accès, utilisées de façon toujours plus professionnelle. Les tueurs à gages se sont ainsi multipliés. Cibles faciles, les femmes arabes israéliennes sont des victimes toutes désignées des règlements de comptes entre gangs.

Or la justice est peu zélée lorsqu’il s’agit des Arabes israéliens. Plus de 70% des assassinats commis dans cette communauté n’ont jamais donné lieu à des poursuites et les crimes perpétrés sont suivis de procès deux fois moins souvent que chez les juifs israéliens, selon les chiffres de la police elle-même. Les inégalités sont encore plus criantes lorsque les victimes arabes sont des femmes: près de trois quarts des cas d’agressions sont irrésolus alors que la totalité des hommes ayant agressé une femme juive sont arrêtés. «Un jour, deux femmes ont été agressées. Une Arabe, tuée à Lod, et une Juive, blessée à Tel-Aviv. Il n’a fallu que trois heures à la police pour retrouver l’agresseur de la femme juive. Quant à l’assassin de l’Arabe, il court toujours», raconte Samah Salaime.

Omerta et racisme

Les motifs de ces profondes inégalités sont multiples. Le système mafieux impose l’omerta: quiconque dénonce risque sa peau. A cela s’ajoute une profonde défiance entre l’Etat juif et ses citoyens arabes, qui ne pousse pas ces derniers à faire confiance aux institutions. Le racisme dont font preuve de nombreux politiciens n’arrange pas les choses, mais Samah Salaime le martèle, «Israël ne peut pas se présenter en Monsieur Sécurité autour du globe et maintenir 20% de sa population dans une insécurité digne du tiers-monde».

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Indépendamment du crime organisé, juives et Arabes ne sont pas égales face aux violences de genre. En témoigne Nihaya Daoud, maître de conférences en santé publique à l’Université Ben Gourion du Néguev et qui a mené en 2014 une vaste étude auprès de 14 000 femmes de ces deux communautés. Résultat: dans cet échantillon, 40% de personnes se disent victimes de violences, dont 27% de juives contre 67% d’Arabes. «Investir dans les infrastructures, la prévention, l’éducation, voilà ce qu’il faudrait!» relève-t-elle.

«Double discrimination»

Aïda Touma Sliman l’a bien noté dans son agenda. Parlementaire du parti arabe Liste jointe, elle fustige un Etat qui bouge «bien trop lentement», tant sur les questions de genre que sur l’intégration des Arabes. «Nous, femmes et Arabes, vivons une double discrimination», relève-t-elle. Sur le terrain, la lutte prend pourtant de l’ampleur grâce à des activistes fortement mobilisées. Le 25 novembre, Journée internationale pour l’élimination des violences faites aux femmes, les associations juives et arabes d’Israël seront mobilisées à Tel-Aviv. Pour permettre qu’un jour, peut-être, la mère et les sœurs de Shadia sortent de la terreur qui les étreint.

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