Les apparences sont sauves: en signant la déclaration de Charm el-Cheikh, les principales puissances arabo-musulmanes ont offert à l'administration Bush le consensus qu'elle réclamait. Mais un consensus basé sur un texte sans réelle innovation au regard de la résolution 1546 déjà votée par le Conseil de sécurité des Nations unies en juin dernier. La réunion de Charm el-Cheikh a donc tout du non-événement, ou presque. Car derrière l'unité de façade, cette conférence aura plutôt relevé du champ de mines pour le monde arabe comme pour l'Iran, sans grande marge de manœuvre face à une entité irako-américaine, il est vrai demandeuse de soutien, mais en position de force.

En juillet dernier déjà, l'annonce surprise du premier ministre irakien Iyad Allaoui appelant à l'éventuelle tenue, en Egypte, de cette conférence internationale sur l'Irak, avait planté une belle épine dans le pied du monde arabe, qui aura tout fait pour retarder l'événement, laissant même croire qu'il pourrait ne pas avoir lieu. Car l'exercice était périlleux. Notamment pour l'Egypte, pays hôte tiraillé entre son désir de continuer à jouer un rôle dans la région, la nécessité de ne pas décevoir son allié américain et le besoin de ménager sa population viscéralement opposée à la politique américaine dans la région. Ces derniers jours, au Caire et à Alexandrie, des milliers d'étudiants ont manifesté contre la conférence, estimant, à l'unisson des Frères musulmans, qu'elle légitimait «l'occupation américaine de l'Irak et le gouvernement intérimaire imposé par l'occupant». Un trouble dont le gouvernement égyptien, toujours plus fragilisé, se serait bien passé.

Majorité chiite au pouvoir

Mais la question irakienne embarrasse également bien d'autres pays, à commencer par les voisins de l'Irak. «La conférence a été d'autant plus complexe que chacun a ses propres intérêts à défendre, concédait hier un proche du dossier. Chacun a besoin que ça se tasse, mais veut être rassuré sur les dossiers qui lui sont propres.» Appelés par le secrétaire général des Nations unies, Kofi Annan, à jouer un rôle leader dans la stabilisation de l'Irak, les pays voisins nourrissent en effet des inquiétudes. La Syrie, la Turquie et l'Iran, qui abritent d'importantes communautés kurdes, suivent ainsi avec attention la situation au Kurdistan irakien. Une région qui pourrait être tentée de renforcer son autonomie, en cas de poursuite des violences.

De même, si chacun a réaffirmé hier son attachement à la tenue d'élections en Irak le 30 janvier, ce scrutin est toujours envisagé avec crainte, car il pourrait conduire la majorité chiite au pouvoir à Bagdad, jusqu'ici toujours sous tutelle sunnite. Ce scénario pourrait être vu avec bienveillance par l'Iran, mais beaucoup moins par l'Arabie saoudite ou le Bahreïn, qui s'inquiètent des conséquences sur leurs propres minorités chiites.

Par ailleurs, deux des voisins de l'Irak, la Syrie et l'Iran, sont en ligne de mire de Washington – la République islamique étant même placée sur la liste de l'«Axe du mal». Depuis le déclenchement de la guerre en Irak, toutes les opinions publiques de la région spéculent sur les desseins de l'administration Bush, soupçonnée de vouloir remodeler à sa guise le Proche-Orient. Damas, accusé de faciliter l'infiltration de combattants étrangers sur le sol irakien, est sous le coup de sanctions américaines, et les pays arabes estiment qu'après le régime de Saddam Hussein, celui de Bachar el-Assad pourrait être le prochain sur la liste des Américains.

Téhéran, soupçonné de soutenir le terrorisme et de continuer à développer un programme nucléaire, a tout intérêt à ne pas pousser trop loin sa confrontation avec Washington. Ainsi, dimanche, l'Iran a clairement fait un geste en proposant d'accueillir la semaine prochaine la réunion des ministres de l'Intérieur des pays voisins de l'Irak. Une attitude jugée constructive. Pour Hoshyar Zebari, le chef de la diplomatie irakienne, cette réunion était donc l'occasion pour Damas et Téhéran, notamment, «d'exprimer leurs inquiétudes et leurs positions et d'être rassurés quant aux intentions ou aux plans» des Etats-Unis à leur égard, de façon à «bâtir une confiance régionale». Un objectif pourtant loin d'être atteint.