Arabie saoudite

En Arabie saoudite, le coup de force du prince Mohammed ben Salmane

En deux ans, le fils du roi a réussi à s’imposer partout. Au prix d’une guerre au Yémen et de vives tensions avec l’ancien allié qatari

La bataille a duré deux ans. Pas à pas, père et fils ont réussi à culbuter le royaume saoudien et à imposer leurs vues au sein de l’appareil d’État. En avril 2015, le roi Salmane bouleversait les règles établies en hissant son fils cadet, Mohammed ben Salmane, au rang de vice-prince héritier, soit le «numéro deux» dans l’ordre de succession. La manœuvre a été parachevée dans la nuit de mardi à mercredi: celui qui lui barrait encore la route du trône, son cousin le prince héritier Mohammed ben Nayef, a été écarté par un décret royal. A 31 ans, Ben Salmane voit désormais grandes ouvertes les portes d’un pouvoir quasi absolu qu’il pourrait exercer, vu son âge, durant plusieurs décennies.

Mohammed ben Nayef, ex-ministre de l'Intérieur

De prime abord, c’est pourtant Ben Nayef, 57 ans, qui partait favori dans cette course des «Mohammedeïn», les deux Mohammed. L’ex-ministre de l’Intérieur (il a perdu cette fonction ainsi que toutes les autres à la suite du décret de mercredi) était l’homme chargé de tout ce qui touche à la sécurité nationale et au contre-terrorisme.

A ce titre, c’est lui qui avait la haute main sur la lutte contre les djihadistes (Al Qaïda puis l’Etat islamique) mais aussi plus largement contre l’islam politique, tel qu’il est incarné notamment par les Frères musulmans. Apprécié à ce titre des Américains, craint et respecté par de nombreux représentants de la vieille garde saoudienne, Ben Nayef n’avait qu’à attendre patiemment le passage du flambeau d’un roi Salmane affaibli par la maladie et âgé de 81 ans.

Un processus soigneusement préparé

Mais c’était sans compter sur l’énergie déployée par son jeune rival. «En deux ans, Ben Salmane a tout raflé. Au point que la décision de mercredi n’est que l’aboutissement logique d’un processus soigneusement préparé», note à Riyad un observateur au fait des intrigues royales. Propulsé plus jeune ministre de la Défense du monde, le fils Salmane compensera bientôt son manque d’expérience en déclarant «sa» guerre à l’insurrection houthie au Yémen. Même si, aujourd’hui, cette guerre s’apparente à un bourbier pour l’Arabie saoudite, et même si elle a débouché sur un vaste désastre humanitaire, le pays entonne la trompette guerrière et se soude derrière son jeune commandant.

C’est aussi depuis le bureau du nouveau prince héritier qu’ont été lancées les récentes attaques contre le Qatar, accusé de soutenir le terrorisme et les Frères musulmans et de se montrer trop conciliant vis-à-vis de l’Iran. «Avec le Yémen et le Qatar, le nom de Ben Salmane est apparu partout, et il est devenu synonyme de lutte farouche contre les ennemis. Il a pratiquement dépouillé son rival de tous les attributs qui faisaient sa force», note la même source.

Interlocuteur privilégié de Donald Trump

L’ascension de Mohammed ben Salmane n’aurait pas été aussi complète si elle ne s’était pas appuyée sur deux autres piliers. Alors que le jeune prince s’était montré particulièrement virulent à l’égard de Barack Obama et de sa politique de rapprochement avec l’Iran, il a été adoubé en un clin d’oeil par son successeur Donald Trump. Avec l’aide décisive d’un autre prince du Golfe – l’Emirati d’Abou Dhabi Mohammed ben Zayed Al Nahyane – Ben Salmane s’est imposé comme l’interlocuteur privilégié du nouveau chef de la Maison-Blanche, qui en est venu à épouser sans sourciller les thèses des deux héritiers à propos de l’Iran et du Qatar. L’aval américain obtenu, les jeux étaient faits en faveur de ce prince qui ne parle pourtant pas l’anglais et a fait toutes ses études à l’intérieur du royaume.

Activités autorisées plus nombreuses

Mais pour achever cette prise de pouvoir, il restait encore à convaincre les Saoudiens eux-mêmes, ou du moins une partie d’entre eux, au-delà des centaines de princes que compte la famille royale. Prenant appui sur le modèle des Emirats arabes unis, Ben Salmane s’est aussi employé à grignoter le pouvoir de la police religieuse et à élargir quelque peu le périmètre des activités autorisées dans ce pays tenu par l’idéologie wahhabite, en mettant notamment en place une «commission du divertissement». Rallies de voitures ou matchs de lutte sont désormais autorisés. Et l’éventuel droit de conduire pour les femmes est à l’ordre du jour.

L’homme d’une vision pour moderniser l’Arabie saoudite, comme le disent ses partisans, en faisant référence à «Vision 2030», un programme qu’il a élaboré pour soustraire le pays de sa dépendance vis-à-vis du pétrole et pour améliorer les services d’éducation et de santé? Dans l’immédiat, le futur roi doit faire face aux tensions qu’il a grandement contribué à créer, face à l’Iran ou à l’ancien allié qatari. Sans même parler de la tragédie en cours au Yémen.

Publicité