C’était en janvier. Un coup de fil de Madrid. A peine vingt-quatre heures après, elle l’annonce à son personnel: elle quitte son poste de directrice du Centre du commerce international (ITC). Trois jours plus tard, elle délaisse Genève où elle a vécu ces quinze dernières années. A bientôt 51 ans, Arancha Gonzalez Laya, nommée ministre espagnole des Affaires étrangères au sein du gouvernement du socialiste Pedro Sanchez, s’attendait à un changement radical dans sa vie. Mais pas à être confrontée à la pire crise sanitaire que le monde ait connue depuis la grippe espagnole (venue des… Etats-Unis).

La pandémie de Covid-19 a déjà infecté plus de 188 000 personnes dans son pays et tué quelque 19 500 Espagnols. Après les Etats-Unis et l’Italie, l’Espagne est le pays le plus endeuillé par la pandémie. Depuis lundi dernier, elle sort petit à petit du confinement strict qu’elle avait imposé à sa population pour que l’économie reprenne peu à peu ses droits. La cheffe de la diplomatie a accepté de raconter au Temps comment elle supporte, dans sa nouvelle fonction, ces moments difficiles vécus de la perspective du gouvernement de Madrid.

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«On somatise la crise»

«Je vis la crise comme n’importe quel-le Espagnol-e. Derrière les chiffres, il y a des situations humaines très douloureuses. Des proches de ma famille, des amis sont décédés des suites du coronavirus. On ne peut évacuer un sentiment de perte et de tristesse. On voit aussi pointer parfois un rayon d’espoir quand des amis infectés sont sauvés. Qu’on le veuille ou non, on somatise la crise, on la personnalise.»

Le mot qu’Arancha Gonzalez Laya utilise le plus ces jours-ci est «humilité» face à un virus contre lequel on n’a pas encore de médicament, dont on ne connaît pas encore tout. Elle le confesse: «Je ressens un vrai sentiment de vulnérabilité. J’ai pourtant connu de nombreuses crises dans mes différentes fonctions, le SRAS en 2003, l’épidémie d’Ebola en 2014. Même les attentats du 11 septembre 2001 n’arrivent pas à la hauteur de ce que le Covid-19 provoque à l’échelle globale.» La pandémie est-elle bien gérée par Madrid? La ministre ne cherche pas à donner ou à recevoir des leçons à ce stade: «Nous créerons une commission nationale pour évaluer ce qui a marché et ce qui n’a pas marché. Ce qui importe, c’est d’apprendre des erreurs passées.»

«Dans l'urgence»

Tous les mardis, un sentiment d’urgence anime le Conseil des ministres du gouvernement de Pedro Sanchez dans une situation room version espagnole. Le tout par visioconférence. «Nous sommes dans une crise systémique très sérieuse, mais le drame, pour l’heure, est que nous sommes dans l’urgence et que nous n’avons pas le temps d’une réflexion plus profonde.»

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Arancha Gonzalez Laya avait l’habitude, à la tête de l’ITC, de nouer des contacts personnels avec ministres et chefs de gouvernement, à plaider la cause du commerce international durable lors de grands sommets du G20 ou au Forum économique de Davos. «La visio-diplomatie est un vrai apprentissage», admet-elle.

Manifestement, la diplomate en chef s’est vite adaptée à ce mode de communication. «De nombreux homologues traversent la même crise dans leurs pays respectifs. On s’appelle tout le temps pour partager notre empathie. C’est très fort.» Il y a deux jours, elle présidait une réunion de neuf femmes ministres des Affaires étrangères, axée spécifiquement sur les difficultés sociales des femmes dans le cadre de la pandémie.

Sécurité collective

En tant que ministre des Affaires étrangères, sa tâche prioritaire est de s’occuper des rapatriements de citoyens espagnols bloqués à l’étranger, de faciliter la logistique et les achats de matériels sanitaires nécessaires et de contribuer aux efforts internationaux pour que la réponse au Covid-19 soit vraiment gérée dans l’intérêt commun global. Elle-même est une globaliste. Elle n’a jamais cru aux solutions purement nationales: «Nous ne serons pas en sécurité avec le Covid-19 tant que le monde entier ne le sera pas non plus. Je pense notamment à nos partenaires africains et latino-américains.»

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Celles et ceux qui ont connu l’économiste à Genève décrivent Arancha Gonzalez Laya comme une personne ambitieuse qui a fait de sa carrière son principal objectif. Elle exigeait beaucoup de son personnel et le lui faisait savoir s’il n’était pas à la hauteur. «Mais elle a aussi une manière très horizontale de diriger, relève une personne qui l’a beaucoup côtoyée. Lors d’un sommet sur l’intégration de l’Afrique à Kigali, elle ne se contente pas des officialités. Elle descend dans la rue pour entendre ce que les gens disent de leur propre situation.»

Cette passionnée d’histoire, de bonne cuisine et de balades dans les montagnes suisses ou au Pays basque espagnol, dont elle est originaire, a un franc-parler sincère qui lui a valu un accès à nombre de dignitaires de ce monde. Ces derniers jours, elle a indirectement critiqué les propos du premier ministre néerlandais Mark Rutte pour son manque de solidarité européenne: «Nous avons heurté un iceberg inattendu. Nous sommes tous exposés au même risque désormais. On n’a pas le temps de tergiverser sur des billets de première ou de seconde classe.»

Place de l’Europe

La ministre est très attachée à l’Europe. Face au Covid-19, elle le reconnaît: «Il y a eu une cacophonie initiale au sein de l’UE, mais la réponse s’est construite peu à peu, plus rapidement que lors de la crise financière de 2008 où les divisions étaient nombreuses. Il faut éviter les erreurs de 2008. On a laissé dans la précarité une frange de la population qui s’est demandé à quoi servait l’Europe. En ce sens, la proposition de la Commission européenne de créer une assurance chômage va dans la bonne direction.»

La responsable est toutefois consciente d’un des enjeux de l’après-pandémie: le rôle de l’Europe dans le monde de demain. «Avant le Covid-19, il était déjà question de changements géopolitiques majeurs et de la rivalité sino-américaine. Avec la pandémie, ces tendances se renforcent. Là, l’Europe doit s’affirmer si elle entend peser sur la scène internationale.»

Partage 

Pour Arancha Gonzalez Laya, il faut écouter l’expertise scientifique et politique et la partager. «Les premiers pays qui ont surmonté le Covid-19 doivent partager leur expérience avec les Etats qui l’affrontent maintenant. Ces derniers doivent en faire de même avec ceux qui seront au front demain. C’est ça la solidarité.» Après les propos de Donald Trump sur l’Espagne «décimée», la ministre riposte de manière quasi biblique: «Il est facile de voir la paille dans les yeux des autres, mais pas la poutre dans son propre œil.» Et comme l’ont exprimé les Européens lors d’un G7 virtuel jeudi, «il ne faut pas affaiblir l’OMS, dit-elle, il faut renforcer sa force de frappe, quitte à ce que son pouvoir aille au-delà des pures recommandations».

Ex-cheffe de cabinet de Pascal Lamy quand il était directeur général de l’OMC, Arancha Gonzalez Laya est encore jeune. Sa carrière, dit un proche, pourrait bien ne pas s’arrêter là. Et se poursuivre un jour à Bruxelles.