Vu de l'extérieur, il peut paraître difficile de comprendre comment le sort d'Archives nationales peut diviser un pays entier, ou au minimum, l'ensemble de son spectre politique. C'est pourtant ce qui se passe ces jours-ci en Espagne, à la suite de la décision du gouvernement socialiste de José Luis Rodriguez Zapatero de restituer à la Catalogne les archives de la guerre civile (1936-1939) volées par le général Franco, ou plus exactement les documents qui concernent cette région.

A Barcelone, bien sûr, on se réjouit de l'issue d'un contentieux qui l'oppose depuis de longues années à Madrid. Mais, de toutes parts, les résistances affleurent. A Salamanque, cité historique de Castille-León (à l'ouest de Madrid), qui héberge depuis 1968 la totalité des Archives de la guerre civile, c'est la colère. Le maire conservateur Julian Lanzarote, du Parti populaire (PP), a juré, sur un ton menaçant, qu'«aucun papier ne sortira du bâtiment des Archives». Et a promis une «longue bataille judiciaire» contre le gouvernement Zapatero. Joignant le geste à la parole, sur le fallacieux prétexte de «problèmes de voirie», il a fait installer des barrières grillagées autour de l'édifice en question, et y a posté des policiers municipaux.

«Refermer les blessures»

Mais la polémique ne s'arrête pas là. L'affaire s'inscrit en effet dans le cadre de l'effort du socialiste Zapatero, arrivé au pouvoir en avril, de «refermer les blessures du passé franquiste». Lui-même petit-fils d'un militaire assassiné par des partisans de Franco (dictateur entre 1939 et 1975), Zapatero considère en effet que le temps est venu pour les autorités, près de trois décennies après la mort du «Caudillo», de faire des «réparations morales» en faveur des «vaincus», victimes de la répression franquiste. C'est pourquoi, sur les conseils d'un comité d'experts, il a accepté de rendre à Barcelone les documents (listes de victimes, photos, correspondance militaire…), dont les troupes franquistes s'étaient emparées avant 1939.

Mais, du coup, l'opinion se divise en deux camps, réveillant le spectre des «deux Espagne». D'un côté, partis nationalistes et de gauche applaudissent des deux mains. Certains même, en Aragon ou au Pays basque, réclament aussi la récupération de leurs propres archives se trouvant à Salamanque. De l'autre, le PP et les secteurs conservateurs s'opposent à la décision de Zapatero et dénoncent l'«éparpillement des Archives nationales», l'ouverture d'«une boîte de Pandore au futur incertain» et, pour certains, un «risque contre l'unité de l'Espagne». C'est l'avis de Mariano Rajoy, secrétaire général du PP et chef de l'opposition de droite: «Après cette promesse de restitution à la Catalogne, on peut craindre une spirale de revendications sans fin. Désormais, chaque municipalité, chaque formation politique, chaque musée pourra réclamer à une autre institution des biens qui lui ont été spoliés par le passé. Il s'agit d'une initiative dangereuse.»

Comme l'explique un autre historien, José Alvarez Junco, la dispute est pourtant purement symbolique. «La restitution des Archives à la Catalogne, ce ne sont que 507 tiroirs sur un total d'environ 20 000. C'est donc une partie infime. Et surtout, à travers les microfilms, comme c'était déjà le cas, historiens et étudiants pourront continuer de consulter les Archives, dont les originaux n'ont de toute façon qu'une faible espérance de vie.» Précisément, dans cette Espagne tiraillée par de forts nationalismes périphériques, les débats les plus passionnels ont trait à des symboles. A l'image des objectifs de la commission parlementaire de «la mémoire historique», constituée cet automne par le gouvernement Zapatero: annuler certaines sentences de l'ancien régime; rouvrir les fosses communes où gisent des milliers de Républicains fusillés pendant la guerre civile; effacer les nombreux symboles franquistes (noms de rues, inscriptions, statues…) et constituer une «Commission de la vérité», sur le modèle argentin.

Aux yeux des partis nationalistes et de gauche, il ne s'agit donc pas de faire le procès de la dictature franquiste (qui n'a pas été fait – et ne le sera jamais –, ce fut le «prix à payer» de la «Transition démocratique»), mais de réhabiliter ses victimes silencieuses. Toutefois, dans cette Espagne qui n'a toujours pas digéré son passé dictatorial, même cette entreprise suscite crispations et affrontements.