C’est une tautologie, et c’est écrit sur leur site web: «Les Archives nationales sont le gardien des archives de la nation.» La mémoire nationale, le reflet fidèle de son histoire, où iront fouiller les historiens de demain pour comprendre comment les Etats-Unis ont vécu et fonctionné à telle époque. Seulement voilà. Le Washington Post a découvert vendredi dernier que la photo qui inaugure une exposition consacrée au centenaire du suffrage féminin (en 1920) avait été manipulée. Cette photo provient de la Marche des femmes du 21 janvier 2017, au lendemain de l’intronisation du 45e président américain. Mais sur l’image, des slogans contre Donald Trump ont été floutés – ainsi une pancarte «God hates Trump» est devenue «God hates» (ce qui ne veut plus rien dire). Sur d’autres panneaux, les mots de «pussy» ou de «vagin» ont également été effacés. De quoi modifier le sens de l’événement, alors que la Marche des femmes s’était clairement positionnée comme un acte politique mené contre le nouveau président américain.

Interpellées, les Archives ont d’abord expliqué que la photo ne faisait pas à proprement parler partie de l’exposition mais qu’elle devait engager le public à s’y rendre. «Comme agence non partisane et non politique, nous avons enlevé les références au président sur certaines pancartes pour ne pas nous engager dans une polémique politicienne», a expliqué le porte-parole dans un e-mail au Washington Post. Des mots du vocabulaire anatomique féminin ont aussi été censurés «parce que le public reçoit un public scolaire» qui doit être préservé. Très vite, 24 heures après avoir été prises à partie, les Archives ont reconnu qu’elles avaient commis une faute, qui serait corrigée au plus vite. De 1984 aux régimes communistes, les références à des systèmes autoritaires abondent dans les médias qui ont commenté l’affaire.

Réécrire l’histoire, apanage des dictatures

«L’altération de photos a longtemps été l’apanage des gouvernements autoritaires, commente l’éditorial «déprimé» du WaPo, le plus célèbre exemple étant celui de Staline qui faisait effacer ses camarades des photos au fur et à mesure qu’ils étaient exécutés. Jamais les Etats-Unis ne devraient jouer ce jeu-là, même à une petite échelle […] La présidence de Donald Trump renvoie à ce mensonge initial sur l’importance de la foule venue à son intronisation. Son refus de faire machine arrière sur ce point est devenu une marque de fabrique de sa présidence: les mensonges sont acceptables et on peut refuser des preuves. Que les Archives choisissent de falsifier l’histoire en prétendant que la Marche des femmes n’avait rien à voir avec Trump est une leçon terrible pour les jeunes visiteurs de cette exposition sur la façon dont les démocraties s’occupent de l’actualité de l’histoire, de la vérité.»

«On dirait qu’avant que les médias s’en mêlent les Archives ne se sont pas rendu compte qu’elles étaient en train de faire l’exact opposé de ce pour quoi elles ont été créées: mettre en place des archives historiques claires et précises», regrette aussi le New Yorker, qui note au passage que leur directeur est un rescapé de l’ère Obama. Et de citer Hannah Arendt: «Les faits et les événements sont des choses infiniment plus fragiles que les axiomes, les découvertes et les théories – même les plus follement spéculatives – produits par l’esprit humain.»

L’autocensure, la plus dangereuse

«Les Archives se sont corrompues elles-mêmes, continue un éditorialiste de CNN, il est probable que personne n’a donné d’ordre depuis la Maison-Blanche, mais Trump a créé les conditions qui laissent s’abaisser les autres, ils prennent les devants: cette corruption est encore plus dangereuse. Nous constatons cette auto-corruption volontaire partout dans le régime Trump […] Nous allons devoir reconstruire des normes pour que des milliers d’officiels prennent leurs décisions en se fondant sur la loi et la poursuite de la vérité, sinon les historiens du futur devront passer leur temps à tenter de lire entre les lignes en se demandant pourquoi tant de personnes se sont si mal comportées.»