SUISSE 4.0

Les archives numériques de la Société des Nations suscitent l’engouement

La consultation des archives en ligne de la Société des Nations a explosé. Mais ce n’est qu’un début. A Genève, un vaste projet de numérisation de 15 millions de documents s’étalant sur cinq ans a débuté. Il offrira un accès mondial à des fonds d’archives d’une rare richesse

Elles ont beau être enfouies dans un Palais des Nations en pleine rénovation. Les archives de la Société des Nations (SdN), inscrites au Registre de la mémoire du monde de l’Unesco, connaissent un succès retentissant. En ligne. Si entre 2014 et 2015, la Bibliothèque de l’ONU avait enregistré 130 000 pages consultées pour ses archives électroniques, ce chiffre a bondi à 905 000 pages pour les deux dernières années, soit près de sept fois plus.

Elles contiennent des documents officiels, de la correspondance, le compte rendu, par exemple, des conversations entre Hitler et le premier président de la Conférence du désarmement Arthur Henderson. Elles évoquent le mandat de responsable des échanges de médecins spécialistes à la SdN rempli par un certain Louis Destouches, alias Céline, voire l’appel d’Aristide Briand à créer des «Etats-Unis d’Europe» en 1929.

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100e anniversaire de la SdN

Cet intérêt croissant pour la SdN, qui fut créée en 1919 par le Traité de Versailles et qui s’est installée à Genève avec l’aide du président américain Woodrow Wilson, du diplomate suisse William Rappard et du conseiller fédéral Gustave Ador, s’explique par plusieurs facteurs, expose Blandine Blukacz-Louisfert, responsable de la section de la mémoire institutionnelle à la Bibliothèque des Nations unies. En 2016 et en 2017, des projets de numérisation ont substantiellement augmenté le catalogue en ligne. En collaboration avec les Archives nationales de Lituanie, 350 000 pages ont été ajoutées aux archives électroniques existantes. 300 000 autres pages d’archives ont été numérisées à partir du fonds dit Nansen en partenariat avec les archives nationales de Norvège. Enfin le Musée de l’Holocauste de Washington a financé un projet de numérisation des archives du Haut-Commissariat des réfugiés d’Allemagne pour la période s’étalant de 1933 à 1939.

La totalité des archives à numériser, ce sont 15 millions de pages, 500 000 fichiers, 160 terabytes de données

Colin Wells, chef de projet de numérisation 

«Du côté des universitaires, l’approche du centenaire de la création de la SdN suscite manifestement un intérêt accru pour de telles archives», relève Blandine Blukacz-Louisfert. Le Guide de recherche en ligne a facilité aussi la recherche que les responsables de la Bibliothèque de l’ONU ont souhaité promouvoir en invitant quelque 450 étudiants de l’Université de Genève et de l’Institut de hautes études internationales et du développement pour les familiariser avec la méthodologie de recherche des archives.

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L’engouement pour les archives en ligne, poursuit la responsable onusienne «découle aussi de l’état actuel des relations internationales. Les Etats membres de l’ONU attachent une importance accrue aux différends fonds d’archives. Pour certains, c’est aussi une manière de retourner aux racines du multilatéralisme. Et des thèmes qui occupaient déjà la SdN restent d’une brûlante actualité comme la question des réfugiés.» L’intérêt va bien sûr au-delà du numérique. L’automne dernier, Pékin a dépêché une série de chercheurs pour scanner des documents relatifs à la Mandchourie, envahie par les Japonais en 1931.

Le travail de numérisation a commencé au début des années 2000, mais de façon éparse par le biais de projets spécifiques. Aujourd’hui, la Bibliothèque de l’ONU est en train de mener un projet global d’une envergure considérable, le «Total Digital Access to the League of Nations Archives Project». Les archives de la Société des Nations, ce sont trois kilomètres de documents alignés. «La totalité des archives à numériser, explique le chef de projet de numérisation Colin Wells, ce sont 15 millions de pages, 500 000 fichiers, 160 terabytes de données.» Grâce à un généreux mécène genevois qui souhaite garder l’anonymat, cette énorme entreprise de mise en ligne de la mémoire de la SdN devrait durer jusqu’en 2022.

«Pour tout le processus, nous allons engager dix-neuf personnes», précise Colin Wells. Une première équipe est en passe d’être recrutée. Sont en premier lieu recherchés des archivistes ou des gens qui ont étudié l’histoire ou qui ont une expérience en la matière. Une entreprise spécialisée dans la préservation de biens culturels et dans la numérisation de documents historiques était sur le point d’être mandatée pour effectuer ce travail de bénédictin.

Préservation de documents digitaux

La préparation des documents d’archives est une tâche importante: elle consiste à libérer les documents de toute agrafe, à préparer les métadonnées, à en contrôler la qualité pour s’assurer qu’ils peuvent être scannés en assurant une qualité suffisante de reproduction. Ce n’est toutefois qu’en avril que l’opération de scannage proprement dite doit commencer. Une fois les documents numérisés, une autre équipe sera chargée de vérifier la qualité de l’opération, d’indexer les documents et de télécharger les différents fichiers. Une phase très technique.

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Mais les documents numériques n’ayant pas une durée de vie infinie, qu’en est-il du risque de pertes de documents d’archives? Blandine Blukacz-Louisfert en a pleinement conscience: «Nous élaborons un projet allant précisément dans ce sens pour assurer une préservation numérique. Un appel d’offres sera lancé.»

La responsable de la section de la mémoire institutionnelle estime aussi nécessaire d’améliorer le système d’accès aux archives qui n’est plus à la pointe de ce qui se fait aujourd’hui dans ce domaine. Là aussi un appel d’offres a été lancé. L’objectif du projet est clair: offrir des regards nouveaux sur la période de l’entre-deux-guerres, des programmes pédagogiques en histoire et analyse des données et surtout garantir une accessibilité globale. Genève, centre de recherche mondial en ligne sur la SdN, c’est une réalité qui ne va qu’augmenter.

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