Les conscrits de la guerre des Malouines, aujourd'hui jeunes vétérans de 45 ans, ont longtemps été ignorés en Argentine. Ils veulent donc profiter de la commémoration de cette guerre, vingt-cinq ans plus tard, pour rappeler deux choses: d'abord, qu'ils ont été, eux aussi, les victimes de ce coup de folie de la junte militaire. Ensuite, que leur engagement a contribué à précipiter la fin de la dictature, minée par la défaite.

«Pour surmonter cette contradiction, les associations d'anciens combattants marquent bien la différence entre ce qui, d'un côté, est la cause de la guerre, une manœuvre désespérée d'une dictature à l'agonie et ce qui, de l'autre, relève de la revendication de souveraineté sur les Malouines, ce qui nous paraît fondé. Depuis tout petit, explique Ernesto Alonso, président d'une association d'anciens combattants, à l'école, on nous répète que les Malouines sont argentines. Elles font partie de notre identité nationale.»

La campagne argentine pour récupérer les Malouines avait été lancée par une hiérarchie militaire à bout de souffle et mieux préparée à la répression politique qu'aux combats. 600 soldats argentins perdirent la vie dans cette guerre: 323 furent tués lors du torpillage du croiseur léger Belgrano, et 267 autres durant les batailles sur l'île contre l'armada britannique qu'avait envoyée Margaret Thatcher.

Le 2 avril 1982, les Argentins débarquent à Port Stanley, la capitale de ce chapelet d'îles perdu dans l'Atlantique Sud et occupé depuis 1843 par quelques centaines de Britanniques, dont 45 soldats, et des dizaines de milliers de moutons. Leader de la junte militaire alors au pouvoir à Buenos Aires, le général Galtieri brandit l'étendard de la lutte anticolonialiste pour justifier cette expédition.

Quelques jours après l'occupation de l'île principale, des dizaines de milliers de manifestants viennent apporter leur soutien aux généraux qui fanfaronnent au balcon de la Casa Rosada, le palais présidentiel. Il y avait les organisations de gauche, des péronistes, et même des Montoneros, ces guérilleros urbains pourchassés et décimés par ces militaires auxquels ils viennent de prêter allégeance, se souvient Jorge Argüello, député et président de l'Observatoire parlementaire des Malouines. Toute l'Argentine est ainsi derrière son corps expéditionnaire de 15000 hommes. Elle oublie dans l'euphorie collective la dictature qui, entre 1976 et 1983, fera 30000 morts ou disparus, selon les organisations des droits de l'homme.

Les Britanniques réagissent vite et reprennent ces îles stratégiques avec l'aide diplomatique des Etats-Unis et logistique du Chili. La défaite du 14 juin 1982 précipitera la fin de la dictature en Argentine et le retour à la démocratie en décembre 1983.

La mémoire des anciens combattants tombés pour les Malouines doit être honorée aujourd'hui par le président Nestor Kirchner lors d'une commémoration officielle à Ushuaia, la ville la plus australe du monde, presque à la même latitude que les îles Malouines, ou Falkland pour les Anglais.

«Il est normal de rendre un hommage aux soldats morts, ces héros qui ont facilité à leur manière le retour à la démocratie. Mais il reste aussi ceux qui ont survécu, ces vétérans qui pendant des années se sont retrouvés seuls, à la dérive, sans aide psychologique. Depuis la fin de la guerre, il y a eu plus de morts par suicide parmi les anciens combattants (309) que pendant les combats sur l'île (267), remarque Edgardo Esteban, auteur d'un livre qui témoigne du calvaire des soldats argentins transis de froid et affamés pendant la guerre des Malouines. Un ouvrage dont on a tiré un film, Illuminé par le feu.

«Jusqu'au milieu des années 90, les anciens combattants n'existaient pas. Pour les organisations des droits de l'homme, nous étions des militaires et donc des ennemis. Alors que, nous aussi, nous sommes des victimes de la dictature», revendique Ernesto Alonso.

Le gouvernement de Nestor Kirchner a pris des mesures en 2004 pour améliorer le statut des vétérans de guerre. Les pensions ont été triplées et s'élèvent à au moins 800 pesos (300 francs). Ils disposent désormais d'une surveillance médicale et d'un programme de soutien psychologique. Pour Edgardo Esteban, le pays doit aller encore plus loin: «L'Argentine a tourné le dos aux Malouines après la guerre, mais aujourd'hui elle attend une autocritique de l'institution militaire.»