Cristina Kirchner savoure le cauchemar espagnol. En avril dernier, la très populiste présidente argentine, tout juste remise de la disparition brutale en octobre 2010 de son mari et mentor politique Nestor Kirchner, annonçait sa décision de nationaliser les avoirs argentins de Repsol, le géant pétrolier ibérique.

Madrid, aussitôt, criait à la trahison et, avec raison, au non-sens économique. Bruxelles, dans la foulée, fustigeait l’initiative. La renaissance économique argentine, dopée par l’explosion des cours des matières premières (dont le soja), rimait soudain avec combines et incompétence. Pas question de céder, affirmait la direction de Repsol, enlisée depuis dans d’interminables tractations avec Buenos Aires.

Changement de décor quatre mois après. L’Espagne est à genoux et ses banques sont asphyxiées. Luis de Guindos, son ministre des Finances, est contesté pour sa gestion plutôt opaque des restructurations bancaires indispensables. Et voilà que Cristina se venge publiquement. De Guindos, affirme le 12 juillet à la télévision la politicienne de la pampa, n’est qu’un «pelé» (pelado). Presque un «va-nu-pieds». La moquerie, aussitôt relevée par la presse ibérique, flirte avec l’insulte. Oublié le scandale Repsol. Cristina – vilipendée par les experts financiers pour avoir rétabli en avril le contrôle des changes afin de lutter contre la défiance suscitée par sa politique – ne cache plus son sentiment de supériorité. D’autant, fait-elle remarquer, que la victoire espagnole à l’Eurofoot de 2012 ne doit pas faire oublier une autre réalité cruelle: le meilleur joueur de la péninsule reste l’Argentin aux pieds d’or de Barcelone, Lionel Messi!

Anecdote? Bien sûr. Mais à ce rythme, les Européens feraient bien de se méfier. Plus ils s’enfoncent dans la crise de la dette et donnent l’impression au monde entier de ne pas savoir comment s’en dépêtrer, plus l’Europe politique en paie le prix. Un autre exemple: la Hongrie. En novembre 2011, les investisseurs chinois se pressaient à Budapest pour étudier le dossier de la desserte ferroviaire du nouvel aéroport. Viktor Orban, le premier ministre très versé dans le national-populisme, faisait pour eux le ménage dans les rues de sa capitale en tenant éloignés et muselés les manifestants pro-Tibet. Les subsides de Pékin, annonçait-il, étaient alors bien partis pour remplacer la ligne de crédit de 20 milliards d’euros en négociations avec le Fonds monétaire international et l’Union européenne, assortie comme il se doit d’une forte conditionnalité.

Changement radical moins d’un an après: la Hongrie d’Orban a comme disparu du radar chinois. Trop d’instabilité en perspective, expliquent les experts. Trop de risques en somme, alors que l’Afrique et ses ressources ouvre grand ses portes. Belle leçon de pragmatisme politique au cœur de l’Europe. Viktor Orban se retrouve piégé, contraint de négocier d’arrache-pied avec Washington et Bruxelles, où sa réputation de fossoyeur de la démocratie et de l’Etat de droit fait tache…

La morale de l’histoire n’est pas encore connue. La zone euro, fort heureusement, a encore de bonnes chances de surmonter la crise la plus grave de son histoire et le président de la Banque centrale européenne, Mario Draghi, cette semaine encore, a de nouveau déclaré que «l’euro est irréversible». Mais personne n’est dupe. Les malheurs financiers du Vieux Continent commencent à se payer cash sur la scène internationale où, depuis des décennies, l’Union européenne se présentait comme un modèle, avec sa monnaie unique en avant-garde.

Cristina Kirchner, fort heureusement, est la caricature d’une revanche trop vite consommée, pour faire oublier ses dérives domestiques à coups de jeux de mots méchants sur la déconfiture espagnole. N’empêche: les verrous de la parole sont en train de sauter. Le ressentiment anti-européen, au moment où beaucoup à Bruxelles rêvent de rétablir des barrières protectionnistes et de tenir la dragée haute aux grands groupes internationaux pour les obliger à conserver usines et emplois sur le sol des Vingt-Sept, est dès lors un facteur que les diplomates européens feraient bien de prendre, d’urgence, en considération.