Cela n'a sans doute rien à voir avec la moiteur qui régnait sur Londres mercredi, mais les arguments de Tony Blair pour justifier a posteriori la guerre en Irak se sont ramollis, victimes d'une subtile altération sémantique destinée à faire accepter aujourd'hui ce qui ne l'était pas hier: l'objectif premier était de renverser Saddam Hussein. Analyse à l'aune des dernières questions au premier ministre avant les vacances parlementaires.

La confiance

Que répond le premier ministre au fait que deux tiers des Britanniques ne le croient plus? (Christopher Chope, conservateur). Les sondages montrent Tony Blair en perte de vitesse, l'opposition conservatrice, ancien allié sur l'Irak, a fait de la chute de sa cote de confiance son slogan principal, mais le premier ministre n'y prête garde. En guise de réponse, il a mis en avant le bon bilan économique de son gouvernement, qui conduira les électeurs à réélire les travaillistes pour un troisième mandat, a-t-il assuré.

La dispute avec la BBC

«[…] Le moment n'est-il pas venu de virer Alastair Campbell, qui conduit une vendetta personnelle contre la BBC?» (Iain Duncan Smith, leader conservateur). L'affaire BBC-Downing Street n'est toujours pas résolue. Même si Alastair Campbell, le directeur de la communication de Tony Blair, a été lavé de l'accusation de manipulation du dossier britannique de septembre 2002 par la commission parlementaire des Affaires étrangères, la BBC ne s'est pas rétractée. Downing Street avait cru identifier la «source unique» à l'origine des révélations de la BBC: le Dr David Kelly, un biologiste du Ministère de la défense, qui avait admis avoir rencontré le journaliste de la BBC. Mais, mardi, le Dr Kelly a démenti être cette source devant la commission des affaires étrangères, et accusé son employeur de l'avoir mal traité. Le conservateur Richard Ottaway, membre de la commission, a estimé que cette affaire était «une distraction complète destinée à occuper le terrain en lieu et place des vraies questions».

Les demandes d'enquête indépendante

Etant donné les divergences [entre le témoignage du Dr Kelly et les propos du premier ministre], ne faut-il pas mettre sur pied une enquête judiciaire indépendante? (Charles Kennedy, leader libéral-démocrate). A cette exigence récurrente, le premier ministre répond que les soupçons de manipulation des renseignements ont été lavés. Mais les interrogations liées aux circonstances de l'engagement militaire britannique aux côtés des Etats-Unis ne s'arrêtent pas au détail des «quarante-cinq minutes» qu'il fallait à Saddam Hussein pour déclencher ses armes chimiques et biologiques, comme l'affirmait le dossier britannique de septembre 2002. Juste après la séance de questions au premier ministre, le Parti conservateur a demandé un débat urgent sur l'établissement d'une enquête indépendante.

Les armes de destruction massive

En conflit avec Hans Blix, la BBC, la CIA… en fait de dossier boiteux, n'avons-nous pas plutôt un premier ministre boiteux? (Michael Weir, nationaliste écossais). L'admission récente que l'assertion selon laquelle l'Irak avait acheté de l'uranium au Niger était fausse ne correspond-elle pas à une violation […] de la résolution 1442 du Conseil de sécurité? (Lynne Jones, travailliste de l'aile gauche). Avant la guerre, le premier ministre a exclu que le changement de régime était l'objectif du conflit. Avons-nous été dupés? (Andrew Ronathan, conservateur).

C'est sur ces points que le discours de Tony Blair est le plus révélateur. «Quand l'ONU parle de 300 000 disparus et de 80 fosses communes, je pense que nous avions raison de faire ce que nous avons fait», a-t-il répondu au premier. Avant de défendre la «parfaite validité» des informations britanniques relatives à l'uranium nigérien. Puis de rappeler que «le Conseil de sécurité unanime», pas juste les Etats-Unis et la Grande-Bretagne, avait exprimé sa préoccupation au sujet des armes de destruction massive irakiennes.

Mais le premier ministre pave ses phrases de nuances nouvelles: «L'Irak avait effectivement acheté des tonnes d'uranium au Niger précédemment, penser qu'il a continué à le faire n'est pas au-delà des réalités possibles.» Désormais, il ne parle plus que de «capacités d'armes de destruction massive», et son porte-parole de «preuves concrètes de produits d'armes de destruction massive»… Et si Tony Blair demande encore qu'on laisse du temps à l'Iraq Survey Group (les inspecteurs version américaine) pour qu'il fasse son travail de recherche, il prépare l'opinion publique à ce qu'un vague document, sorti du désert irakien ou des interrogatoires d'une quelconque scientifique de Saddam en détention, serve un jour de justification à la guerre. «On est loin de la menace imminente qui rendait impossible la poursuite du travail des inspecteurs de l'ONU», remarque le conservateur Kenneth Clarke. Reste à savoir si cette nouvelle opération de relations publiques portera ses fruits. Les Britanniques se disent certes majoritairement satisfaits que Saddam ne soit plus là, mais ils n'aiment pas qu'on se paie leur tête.