Membre du jury du Festival international du film sur les droits humains, Ariel Dorfman a présenté, vendredi, le film de Roman Polanski La Jeune Fille et la Mort tiré du roman qui l'a rendu célèbre. Il participera dimanche à une table ronde sur l'immigration. Né en Argentine en 1942, il a grandi aux Etats-Unis puis au Chili, à partir de 1954. Proche du gouvernement de Salvador Allende, il a dû émigrer en 1973. Depuis le rétablissement de la démocratie, il fait des allers et retours entre ses deux pays, les Etats-Unis où il enseigne la littérature à l'Université de Duke, en Caroline du Nord, et le Chili.

Le Temps: Que signifie pour vous votre participation au festival? Pensez-vous que ce type de manifestation soit utile?

Ariel Dorfman: Oui, ma présence ici s'inscrit à l'intérieur de tout mon travail en faveur des droits humains. Genève en est la capitale, cette ville a pour moi une forte charge symbolique. C'est un lieu de conscience et de refuge depuis des siècles. Et le festival est pour moi l'occasion de donner mon avis sur des films qui touchent à mes préoccupations et de rencontrer un public intéressant. J'écris dans plusieurs journaux, aux Etats-Unis et en Europe, mon avis a un certain poids, à cause de mon passé chilien. Il faut bien dire les choses si on veut qu'elles changent, non? J'essaie de toucher un nerf.

– Comment voyez-vous le Chili du début du XXIe siècle?

– J'y retourne régulièrement, prendre le pouls du pays, j'ai même écrit un livre de voyage du nord au sud, Desert Memories. J'y suis plus heureux que je ne l'ai été depuis longtemps. La Commission de réconciliation a vraiment fait du bon travail. L'armée a reconnu ses torts, peu de pays ont fait cela. Le procès de Pinochet a déjà eu lieu, au plan symbolique. Ce qu'il faudrait maintenant, c'est que ses collaborateurs étroits soient jugés. Ses crimes sont reconnus, mais qui a fait le sale boulot? Pendant longtemps, on a enfoui les atrocités, effacé les traces. Le Chili est plein de fantômes: si on ne leur rend pas justice, ils reviennent! Et il y a encore beaucoup d'inégalités sociales, de pauvreté. Au plan de l'écologie ou des droits des peuples indigènes, il reste aussi des progrès à accomplir. Mais, dans l'ensemble, le pays va mieux.

– Et les Etats-Unis, votre autre pays?

– Là, je me sens vraiment très mal! Il n'y a rien de bon à en dire. George Bush est incapable de comprendre la complexité du monde, il le voit comme un dessin animé. Reagan, au moins, le voyait comme un film! Les lois sont bafouées, les droits civils ne sont pas respectés. Il y a une régression dans le domaine social, écologique. Les citoyens ont peur, ils sont manipulés: on est prêt à tout pour sa sécurité! Mais, quand même, je perçois des forces alternatives, surtout chez les jeunes. J'espère qu'elles agiront avant que le monde n'explose.

– Dimanche, vous participerez à une table ronde sur l'immigration. Qu'avez-vous à dire sur le sujet?

– Je témoignerai simplement de mon expérience. En espagnol, on dit d'un immigré qu'il est desamparado, sans rempart, sans arrière-pays vers lequel il peut trouver refuge. Il est privé des réseaux qui maintiennent un individu en vie. Et, surtout, il n'a pas de droits. Aux Etats-Unis, l'immigration illégale est un problème majeur.

– Avec vos fils, Joaquin et Rodrigo, vous écrivez beaucoup pour les enfants et les adolescents. Un travail politique aussi?

– Les enfants sont capables d'une grande complexité qu'on sous-estime. J'adore écrire pour eux, on peut éveiller leur esprit critique sans tenir de discours politique explicite. Collaborer avec mes fils, c'est un enrichissement immense: on est d'accord sur l'éthique et l'esthétique, mais ils élargissent mon champ de vision, me gardent en éveil! Mes livres sont politiques dans la mesure où je m'intéresse aux effets du pouvoir sur les gens dans la vie quotidienne. Propos recueillis par

La Jeune Fille et la Mort, Actes Sud, 1997. La Nounou et l'iceberg, Grasset, 2002. Exorciser la terreur: l'incroyable procès du général Pinochet, Grasset, 2003. Pour enfants et adolescents: Manhattan Macadam (avec Joaquin Dorfman), Milan, 2004.