Un bon observateur israélien, le commentateur Yossi Verter, prend l'image suivante: c'est un parieur invétéré qui a perdu tout ce qu'il avait, jusqu'au dernier sou. Mais il s'endette et mise à nouveau l'ensemble, précisément là où il avait connu les pires pertes et humiliations. Et cette fois, banco! Il remporte tout le paquet. Dans le rôle du joueur invétéré, Ariel Sharon n'a pas manqué de nerfs. Livrant une nouvelle fois son destin au Comité central de son parti, le premier ministre israélien est parvenu à lui faire endosser ce qui lui avait été refusé en août dernier: l'établissement d'une coalition avec son grand rival, le Parti travailliste, qui à son tour lui permettra d'obtenir une large majorité au parlement et d'entamer le projet de retrait de la bande de Gaza.

C'est avec enthousiasme que les proches d'Ariel Sharon ont annoncé la nouvelle dans la nuit de jeudi à vendredi: à force d'obstination, parsemée de quelques menaces, leur chef venait d'obtenir, enfin, une claire majorité en faveur de sa politique (62% d'avis favorables, 38% d'opposants sur les quelque 3000 délégués du Likoud). C'était sa dernière chance: alors que la coalition gouvernementale s'était réduite progressivement au seul Likoud, après l'abandon de l'extrême droite et celui du parti laïc du Shinouï, un refus des délégués aurait signifié la chute du gouvernement et l'organisation prochaine d'élections anticipées. Le manque d'alternative ainsi que la promesse de faire entrer dans le gouvernement la droite religieuse ont eu raison des derniers réticents. Même si Ariel Sharon, qui n'a jamais été aussi populaire dans son pays, aurait pu facilement remporter un futur scrutin, certains barons de son parti y auraient sans doute perdu des plumes. Ils se sont vus contraints d'abdiquer devant l'opiniâtreté de leur chef.

Après avoir monopolisé seul l'avant-scène ces dernières semaines, Ariel Sharon doit maintenant s'éclipser devant son vieux complice travailliste ShimonPeres. C'est à lui, désormais, de convaincre son propre parti du bien-fondé de ses calculs. Abandonner tout rôle d'opposition alors que les travaillistes ne pourront pas influencer clairement le gouvernement? Ne penser qu'au désengagement de Gaza, quitte à oublier la politique sociale malmenée par le Likoud? L'expérience de Shimon Peres (81 ans, dont les deux tiers passés dans la politique) devrait suffire à convaincre la plupart de ses collègues de parti ce dimanche, d'autant plus facilement que plusieurs places de ministres, laissées vacantes par le Shinouï, sont actuellement à prendre. Les travaillistes viseraient les ministères des Infrastructures, de l'Intérieur et de l'Education. Un poste particulier serait en outre réservé à Shimon Peres, peut-être celui de premier ministre adjoint.

Le nouveau climat d'euphorie qui règne au Proche-Orient n'est pas étranger, lui non plus, au revirement du Likoud et à la bienveillance attendue des travaillistes à son égard. Depuis la mort de Yasser Arafat, pas un jour ne passe sans qu'il semble annoncer des nouvelles réjouissantes: le rapprochement de l'Egypte, dont le président Hosni Moubarak multiplie les messages cordiaux envers Ariel Sharon; l'organisation d'une conférence internationale évoquée par les Britanniques; la volonté affichée des Européens de mettre la main au porte-monnaie pour remettre à flot Gaza; les déclarations apaisantes du vraisemblable futur président palestinien Mahmoud Abbas (Abou Mazen) qui appelle à la fin de l'Intifada…

Seul, ou presque, à résister à cet optimisme, Daniel Lévy, l'un des fondateurs de l'Initiative de Genève, mettait en garde hier dans les colonnes du journal Haaretz: quitte à refroidir les enthousiastes, il rappelait l'autorisation récente de Sharon de construire mille unités de logement en Cisjordanie, c'est-à-dire, grosso modo, d'y installer le même nombre de colons qu'il est prévu de faire évacuer de Gaza. Il rappelait aussi l'érection de la «barrière de sécurité» israélienne, bien loin dans les terres palestiniennes. Le rabat-joie évoquait encore les déclarations du conseiller d'Ariel Sharon, Dov Weissglas, avouant récemment que le désengagement de Gaza visait, en fait, à «placer dans le formol» tout processus de paix futur. En un mot, concluait-il, il est temps de penser «au lendemain du retrait de Gaza», tant ce retrait peut amener le meilleur comme le pire. S'il n'est pas accompagné d'une perspective plus générale, il ne fera, selon lui, que renforcer les extrémismes et les frustrations.

De fait, les travaillistes n'ont pas encore abordé ce «jour d'après». Ils s'en tiennent, publiquement, à célébrer la fin d'un «tabou» qui consiste, pour la droite, à démanteler des colonies qu'elle a mis tant d'ardeur à multiplier pendant des décennies. Pourtant, dans le gouvernement qu'ils semblent décidés à rejoindre, devraient se trouver aussi le parti religieux du Judaïsme unifié de la Torah ainsi que les orthodoxes du Shas. Tous deux sont opposés au retrait de Gaza, sans même parler de négociations sur l'établissement d'un Etat palestinien viable.