«Nous ne voulons pas seulement une unité de parole, mais aussi des cœurs.» A la tribune de la Knesset (parlement), Ariel Sharon avait les yeux cernés mais le ton optimiste. Pour le nouveau premier ministre israélien, son gouvernement est destiné à durer longtemps. «Jusqu'aux élections de 2003», a-t-il précisé en présentant aux députés ce cabinet qui n'a qu'une véritable assise: la quête de la sécurité que lui réclame à cor et à cris un pays entier.

Un mois après son élection triomphale, c'est un gouvernement impressionnant qu'a réuni le faucon du Likoud. Impressionnant d'abord par sa taille: 26 ministres et une douzaine de vice-ministres. Il a fallu commander une nouvelle table pour accueillir ce nouvel exécutif, le plus large de l'histoire d'Israël. «Encore un effort et le prochain gouvernement comptera 61 membres», s'amusait hier un éditorialiste israélien en faisant référence à la majorité parlementaire (61 sièges) que le gouvernement a largement obtenu hier soir (72 voix contre 21; les 27 députés restant n'ayant pas participé au vote).

Mais si le gouvernement d'union nationale impressionne, c'est surtout par son caractère disparate, qui fait croire ici à beaucoup d'analystes qu'il aura beaucoup de mal à durer aussi longtemps que le souhaite son chef. A un extrême, Ariel Sharon s'est entouré de Shimon Peres, l'un des artisans des Accords d'Oslo et d'un processus de paix dont lui-même a annoncé la mort à plusieurs reprises. A l'autre extrême, des ministres d'extrême droite, tels Avigdor Lieberman ou Rehavam Zeevi (que les Israéliens par dérision surnomment Gandhi) connus pour leur intransigeance et qui, récemment encore, prônaient le «transfert» de populations palestiniennes ou les bombardements indiscriminés sur des régions densément peuplées.

Pour contenter ces tenants de la ligne dure, Ariel Sharon a dû ajouter un appendice au programme qu'il a conclu avec les travaillistes, précisant notamment qu'il «est parfaitement clair» que les idées débattues avec les Palestiniens à Camp David, Washington et Taba ne sont plus valables. L'unité de Jérusalem et son appartenance «éternelle» au peuple juif étaient aussi soulignées.

De fait, malgré son ouverture très large à première vue, c'est un gouvernement très marqué à droite que s'apprête à diriger Ariel Sharon, répondant en cela au vœu d'une écrasante majorité d'Israéliens qui se sentent assiégés par la violence palestinienne. A l'exception des Affaires étrangères, tous les postes clés sont occupés par des personnalités clairement opposées au dialogue avec les Palestiniens, du moins dans la forme où il a été tenté par le gouvernement précédent. «Notre objectif, a dit encore Sharon, est de parvenir à des accords réalistes» et de trouver des mesures qui «accroîtront la confiance mutuelle». Mais le premier ministre a surtout répété que, pour lui, il n'était pas question d'entamer des négociations «sous la pression du terrorisme et de la violence».

A peine quelques minutes plus tôt, Shimon Peres rappelait, dans les couloirs de la Knesset, que sa vision est diamétralement opposée à celle de Sharon sur cette question. Bénéficiant de la confiance de Yasser Arafat ainsi que d'une bonne image à l'étranger, Shimon Peres devra mettre à profit les premières semaines de ce gouvernement s'il ne veut pas se trouver rapidement en porte-à-faux avec son propre parti. En tout, le gouvernement compte huit travaillistes, autant que le Likoud, dont la Défense (lire ci-dessous) ou encore les Transports et l'Agriculture.

Victoire du Shas

Troisième parti le plus représenté au parlement, les ultraorthodoxes du Shas recueillent le prix de leur ténacité. Non seulement ils héritent de cinq portefeuilles (dont l'Intérieur, les Affaires religieuses et Jérusalem), mais ils inscrivaient hier une première victoire: la loi qui aurait obligé leurs disciples religieux à accomplir le service militaire a été repoussée de deux ans, conformément à leur exigence. Dans la foulée, les députés sont aussi tombés d'accord pour mettre fin à l'élection directe par le peuple du premier ministre.

Dans cette répartition généreuse des portefeuilles, les plus mécontents étaient paradoxalement hier les barons du Likoud qui s'attendaient à tirer davantage de bénéfices de la victoire sans appel de leur chef face à Ehud Barak, le 6 février dernier. Dans la bataille extrêmement compliquée qui attend l'ancien général, ce ne sera pas là le front le plus calme.