Pour les habitants de Ramallah, l'ère Ariel Sharon a commencé abruptement. Lundi, alors que le nouveau premier ministre israélien réunissait pour la première fois son gouvernement, la «capitale de la Cisjordanie» a fini de se transformer en une vaste cage. Coupée de Jérusalem et des villes palestiniennes, mais aussi de tous les villages environnants au moyen de tranchées, de remparts ou de points de contrôle militaires gardés par des tanks et des blindés, les territoires palestiniens n'avaient jamais encore connu pareilles mesures depuis le début de l'occupation israélienne en 1967.

Premières failles du gouvernement d'union

Mis en place ces derniers jours, le plan serait en fait celui du chef de l'armée israélienne Shaul Mofaz. Pour Tsahal, Ramallah est en effet le foyer de l'insurrection palestinienne en Cisjordanie, au point que les militaires l'appellent la «capitale Intifada». Par le passé, l'armée s'est plainte de ne pas pouvoir poursuivre les «terroristes» qui se réfugiaient dans la ville qui, en conformité avec les Accords d'Oslo, est placée entièrement sous contrôle palestinien.

D'après la radio de l'armée, les soldats avaient reçu l'ordre hier d'interdire strictement toute tentative de franchir les barrages. Une manifestation qui réunissait des centaines de Palestiniens en colère a été violemment dispersée. Selon des sources palestiniennes, un homme de 38 ans a été tué d'une balle dans le ventre et il y aurait plusieurs blessés.

De fait, ce plan de séparation totale a déjà été testé ces deniers jours à Jéricho, désormais elle est aussi coupée de tout par une tranchée infranchissable creusée dans le sable du désert. Il s'agirait, selon des informations obtenues par la presse israélienne, de «punir» les villes qui soutiennent la violence, et de «récompenser» les moins mauvaises. De fait, dans l'après-midi d'hier, l'armée annonçait qu'elle allait alléger le bouclage dans d'autres localités, tel Hébron – dont une partie est soumise à couvre-feu – ou Bethléem.

Le plan de l'armée et son acceptation par Ariel Sharon ont ouvert les premières failles dans le gouvernement d'union nationale dirigé par le faucon du Likoud. Shimon Peres, ministre des Affaires étrangères, a estimé que le plan aurait dû être débattu au Conseil des ministres. «La politique des bouclages doit être revue, a-t-il dit. Et elle sera revue.» D'autres ministres, y compris d'ailleurs au sein du parti du Likoud de Sharon, se sont montrés plus critiques encore. «Le désavantage est que cela cause de l'amertume au sein de la population (palestinienne) et le sentiment qu'il n'y a plus rien à perdre. Cela cause aussi de graves dommages pour l'Etat d'Israël du point de vue international», a expliqué le ministre des Transports, Ephraim Sneh, ancien numéro deux de la Défense. Pour Matan Vilnai, un autre ministre, «Israël pousse de plus en plus de Palestiniens sur la voie du terrorisme en s'en prenant à des civils innocents.»

«L'après-Arafat»

Faisant suite à ces critiques, Ariel Sharon a cependant soutenu que ce n'était pas là un «changement de politique» mais au contraire une «action isolée». Selon lui, un «attentat terroriste» était en voie d'être préparé à Jérusalem à partir de Ramallah.

Parmi les colons installés illégalement dans les territoires palestiniens, les principales cibles des attaques, la spectaculaire mesure prise contre Ramallah a pourtant été interprétée différemment. «Enfin l'armée est autorisée à agir et à vaincre, disait Benny Kashriel, président du Conseil des colons. A présent, la maison de chaque terroriste qui nous tire dessus pourra être détruite et sa famille déplacée.»

Alors qu'hier fruits et légumes devenaient déjà plus rares à Ramallah et qu'employés et élèves ne pouvaient se déplacer, il apparaissait clairement que la mesure israélienne visait directement les forces du Fatah de Cisjordanie, dont son chef Marwan Bargouthi. La nature exacte des liens qu'entretient cette branche du Fatah avec Yasser Arafat (qui est installé à Gaza) est l'un des secrets les mieux gardés de l'Intifada. Selon certains, le vieux chef de l'Autorité palestinienne ne dispose plus à Ramallah que d'un très lointain pouvoir.

Selon les journaux israéliens, le plan dessiné par l'armée diviserait les territoires palestiniens en une soixantaine de zones différentes plus faciles à contrôler. Il viserait aussi à préparer le terrain en cas d'effondrement total de l'Autorité palestinienne. «L'après-Arafat», que les anciens gouvernements israéliens refusaient jusqu'ici d'envisager, semble en effet être devenu une éventualité tout à fait réaliste pour l'armée.